À croire que, pour certains, Matrix premier du nom serait presque une erreur de parcours au sein d’une filmographie parsemée de mauvais films. Pourtant, les Wachowski ne cessent de vouloir réaliser des films qui transcendent le simple divertissement pour questionner le spectateur sur le monde qui l’entoure, en réunissant différents thèmes philosophiques censés déclencher une prise de conscience. À travers un constat : celui de la déshumanisation de la société, s’enfermant dans un cycle où le rapport à la vie n’est plus qu’une donnée, un produit de consommation – tout s’achète, se consomme, puis se jette.
Jupiter Ascending est un space opera ; et qui dit space opera dit OPERA : donc un récit épique, aux enjeux massifs, à grande échelle, avec une théâtralité des acteurs, mais aussi de la musique, composée par Michael Giacchino, qui livre ici un véritable opéra épique. De ce fait, le film embrasse complètement le genre en l’abordant sous l’angle d’un conte moral (Cendrillon ; la structure avec triple répétition n’est pas sans rappeler Les Trois Petits Cochons). En effet, Jupiter Ascending est un plaidoyer animaliste. C’était déjà l’un des thèmes sous-jacents de Matrix, à travers les champs humains cultivés par les machines comme du bétail. Remplaçons les machines par des humains et les humains par des animaux, et nous obtenons une critique de l’élevage industriel. Idem pour Cloud Atlas : dans la timeline de 2144, des clones sont recyclés en nourriture ; et dans la timeline 106 ans après la Chute, dans un futur post-cataclysmique, il est question de cannibalisme. Jupiter Ascending poursuit dans la même voie : les Abrasax, des humains extraterrestres plus évolués technologiquement, veulent récolter les humains qu’ils ont délibérément laissés se développer sur Terre pour en faire une sorte d’élixir leur apportant la jeunesse éternelle. Balem rétorque que, sous prétexte qu’ils auraient créé cette forme de vie – douée d’une conscience, d’une sensibilité et d’une intelligence –, ils peuvent la détruire ; il considère la vie comme un acte de consommation et les humains n’ont aucun droit.
Il est aussi question d’humains génétiquement modifiés, croisés avec des animaux : comme Caine Wise, mi-homme mi-loup, appartenant à l’espèce des Lycantiens, ou Stinger Apini et ses pupilles octogonales rappelant les ruches d’abeilles. L’idée est que l’apparence ne suffit pas à distinguer l’appartenance à une espèce ni son importance par rapport à une autre. Une autre espèce est représentée comme empreinte d’une certaine noblesse : les abeilles. Elles sont décrites comme des êtres non nuisibles, doués d’une sensibilité et capables de reconnaître la royauté. Jupiter Ascending est une sorte de réponse antispéciste, qui nous rappelle que nous sommes censés vivre en symbiose au sein d’un écosystème où chaque espèce a sa place.
Tous ces éléments sont encore moins anodins lorsque l’on sait que les Wachowski (et leur filmographie) sont très portés sur l’hindouisme, religion qui prône le végétarisme (la vache y est sacrée). Il y a même un pilote avec une tête d’éléphant rappelant Ganesh. Dans Matrix, il est question de réincarnation à travers l’incarnation d’un nouvel élu pour chaque nouvelle version de la Matrice. Dans Cloud Atlas, les mêmes acteurs jouent différents rôles au fil des timelines. Dans Jupiter Ascending, Jupiter Jones est la réincarnation de la mère des frères et sœur Abrasax – encore un élément lié à l’hindouisme. Cette idée de cycle renforce le fait que l’histoire se répète, mais que chaque cycle offre une opportunité de changement.
D’un point de vue structurel, le film reprend le schéma du monomythe utilisé dans Matrix et Speed Racer (et aussi dans Star Wars, Retour vers le futur, Willow, Le Seigneur des anneaux, Harry Potter, etc.). Jupiter, à l’instar de Neo, représente l’élu censé apporter l’équilibre, l’harmonie et la paix.
D’autres niveaux de lecture rendent le film plutôt riche. Comme le fait d’intégrer à l’intrigue des éléments liés à l’Histoire, à la conscience collective, et de chambouler nos croyances. L’extinction des dinosaures est présentée comme une extermination venue de la main humaine, ce qui suggère que les extinctions de masse ne sont pas naturelles. L’intégration des extraterrestres (les Veilleurs), qui ont pour mission de garder un œil sur la croissance des humains pour les Abrasax et ne doivent pas être vus des hommes. Ils peuvent devenir invisibles, prendre forme humaine et effacer la mémoire immédiate des humains en les touchant, mais il leur arrive d’avoir des failles et d’oublier d’effacer certaines personnes. C’est pour cela que les Veilleurs ont exactement le physique des extraterrestres tel que la conscience collective l’imagine : elle les a créés à partir des quelques témoignages de gens ayant échappé aux griffes des Veilleurs. Cela ajoute une dimension méta au film, où les Wachowski jouent avec les clichés de la science-fiction pour proposer une réflexion sur la construction des mythes modernes.
Jupiter Ascending est un space opera qui transcende les conventions du genre par son ambition thématique et son sous-texte philosophique. En s’appuyant sur une structure de conte moral et des influences hindoues, le film livre une critique de la déshumanisation, du consumérisme et de l’exploitation des espèces, tout en plaidant pour une coexistence harmonieuse. Les éléments comme les Veilleurs ou la réécriture de l’Histoire ajoutent une dimension méta, tandis que l’esthétique opératique et les références mythologiques enrichissent l’expérience. Le film s’inscrit dans la continuité des réflexions des Wachowski sur la réincarnation, l’identité et la résistance face à l’oppression, tout en offrant une vision antispéciste.