--- Bonsoir, voyageur égaré. Te voila arrivé sur une critique un peu particulière: celle-ci s'inscrit dans une étrange série mi-critique, mi-narrative, mi-expérience. Plus précisément, tu es là au dix-huitième épisode de la huitième saison. Si tu veux reprendre la série à sa saison 1, le sommaire est ici :
https://www.senscritique.com/liste/Vampire_s_new_groove/1407163
Et si tu préfères juste le sommaire de la saison en cour, il est là :
https://www.senscritique.com/liste/soul_s/3323463
Et si tu ne veux rien de tout ça, je m'excuse pour les parties narratives de cette critique qui te sembleront bien inutiles...---
Trois ans après le révolutionnaire Ring, c'est au tour de Kiyoshi Kurosawa de s'attaquer aux histoires de fantômes. Evidemment, vu la renommé du monsieur, j'attendais ce film presque aussi impatiemment que le légendaire film de la veille. Je pense que Kurosawa lui même ne se cache pas de l'inspiration qu'a du être pour lui Ring, et on retrouve son ton anxiogène, sa savante horreur d'ambiance, bien plus intéressante que le "bouh !" et le "beurk !". On retrouve aussi, chose amusante, cette obsession maladive pour les écrans. Trois ans plus tard, ce n'est plus d'un poste de télévision qu'on a peur, mais d'un ordinateur. "Le Japon, entre tradition et modernité". Evidemment en 2025, et même dans le cadre d'un film d'horreur savamment manié, on ne peut s'empêcher de sourire de la même manière qu'on sourit devant les documentaires d'archives de l'INA quand on voit le personnage installer le logiciel internet à partir d'un CD-ROM sur son ordinateur à tube cathodique. Par contre, chose étonnante, la mode japonaise ne semble pas avoir évolué d'un pouce depuis 2001 : le jeune étudiant rebelle geek mais badass a cette même coupe en pétard aux pointes décolorées, cette même chemise d'été ouverte sur un t-shirt moulant qu'ont ces mêmes archétypes dans les mangas d'aujourd'hui. Enfin trêve de plaisanterie le film de ce soir a cela de brillant que, enfin, il parle frontalement de la mort. Jusqu'à présent mes films de fantômes avaient curieusement contourné le sujet, soit par pudeur, soit par gêne (on a pas trop envie de parler d'un sujet aussi lourd dans les comédies des années 80 à la Ghost Buster), soit pour paradoxalement mieux traiter le genre du drame (dans Always, aussi mauvais soit le film, mais aussi dans L'Aventure de Mme Muir et dans Le Portrait de Jenny, la mort est un ressort narratif comme un autre permettant de séparer les amants tragiquement par un mur infranchissable), mais finalement personne n'avait aussi bien ni aussi intensément parlé du sujet du film de ce soir : la mort et la peur de la mort. Et évidemment ce sont les japonais qui se lancent dans cette démarche, avec leur peur panique de la mort, le tabou qui l'entoure et l'incapacité de leur religion à apaiser les vivants, ni au sujets de leurs défunts proches, ni au sujet de leur propre trépas à venir. Et le film ne fait que parler de ça, avec une intensité qui nous, européens d'aujourd'hui, ne nous émeut peut-être pas plus que ça, mais qui, sur les japonais (même ceux d'aujourd'hui pour le coup, je ne crois pas que cette société ai beaucoup évolué sur le sujet), doit avoir un effet dévastateur. Du suicide qui ouvre le film, sujet absolument tabou dans le pays même s'il est l'un des pays au plus fort taux de suicide au monde, à la terreur du personnage qui n'arrive pas à se confronter aux fantômes, pas tant parce qu'il refuse de croire au surnaturel, que parce qu'il refuse de croire tout simplement à la mort (certaines de ses lignes de dialogues sont édifiantes : "on a plus de chances qu'on trouve une antidote à la mort que de mourir" et puis un peu plus tard dans le film le très cash "je refuse de reconnaitre la mort !"), tout y est. Et finalement ce déni absolu de la société japonaise vis-à-vis de la mort, on la retrouve dans le petit twist de fin, peut-être un peu anecdotique dans le scénario, mais absolument révélateur dans le propos. Et finalement les fantômes, même s'il y en a, ne sont qu'un des outils qu'utilise le réalisateur pour personnifier la mort. Mais ce n'est pas le seul, l'outil le plus utilisé étant d'ailleurs ces tâches sur les murs en formes vaguement humaines, qui représentent peut-être mieux qu'un spectre la densité du vide que laisse le défunt après son départ. Je m'attendais à un vague film de série B, et je me suis confrontée à un oeuvre d'une profondeur et d'une exigence formelle qui m'a sidérée. Et bien sûr qui m'a confrontée à mon propre fantôme de l'année dernière. Sur ce plan d'ouverture, j'étais déjà, dès la première image, cette femme qui regarde la mer depuis le pont de ce bateau qui m'avait moi aussi emmenée sur l'océan, face à ce paysage vide, vide de reliefs, vide de contraste, vide de couleur, et pourtant tellement hypnotisant. J'étais elle, confrontée à mes fantômes, cherchant des réponses à des questions que je n'arrivais pas à formuler en contemplant les vagues. J'étais elle dans ces relations vide de sens, dans son silence face à la révélation de son collègue "moi aussi je pense à me suicider parfois", parce que leur relation n'est pas de celle qui permet d'aider et d'apaiser la détresse de l'autre. J'étais elle peut-être encore dans ce twist de fin, à refuser d'admettre la vérité, à refuser de voir le fantôme, à refuser de tourner la page et d'avancer.