Un film peut être imparfait, lent, pesant, peu aimable ou divertissant au sens traditionnel, et même irritant. Mais s’il ouvre une zone de glose, pas seulement des débats d'interprétation comme "qu’est-ce que ça dit de la société ?”, mais qu’est-ce que ça dit de l’âme, du destin, du désir, de la faute, de la grâce, de l’oubli, de la vocation...etc, alors il devient précieux. Et il faut le défendre, précisément car il refuse complaisamment d’être un pur objet de consommation ou de divertissement, mais devient un lieu d’interprétation.
C’est sans doute pour ça que je suis sensible au cinéma de Malick. Ses films ne cherchent pas à être efficaces, et il ne se laisse pas influencer par leur réception critique. Il y aurait de quoi redire pourtant. Oui, ses films sont parfois trop solennels, trop appuyés, trop éthérés. Mais ils ont cette qualité rare : ils donnent envie de parler après. Pas de parler seulement de scénario, de mise en scène ou de message politique, mais de ce qui se joue derrière l’expérience humaine. Les films de Malick mettent le spectateur dans une disposition herméneutique. C'était déjà le cas dans Tree Of Life mais Knight Of Cups, sans être ni vraiment abscons ni totalement hermétique,
Disons-le d'emblée, le film devient plus clair dès qu’on le regarde non comme un récit classique, mais comme une errance spirituelle. Rick, scénariste hollywoodien, traverse Los Angeles comme un homme traverse un rêve dont il aurait oublié le sens : de fêtes en fêtes, de villas en villas, de piscines en piscines (parenté délectable avec The Swimmer de Frank Perry, chef-d'oeuvre méconnu du Nouvel Hollywood), de gratte-ciel en gratte-ciel, de femmes en femmes... Station to Station, comme chante David Bowie, et comme Major Tom, Rick ressemble à un homme qui a voulu monter vers les étoiles à travers l’art, Hollywood, les femmes, la beauté, mais qui flotte maintenant dans une orbite vide, incapable de revenir vraiment sur Terre. Hollywood n’est pas ici seulement un décor, mais un labyrinthe de surfaces, une Babylone lumineuse où tout brille, tout s’offre, tout promet une révélation, mais sans jamais la donner tout à fait.
C'est un film profondément gnostique. En citant sans cesse L’Hymne de la Perle, un texte syriaque parmi les plus connus de la littérature gnostique, Malick fait de Rick une sorte de prince amnésique, tombé dans le monde matériel, hypnotisé par ses images, ses plaisirs, ses séductions, et qui cherche confusément à se souvenir de son origine. Son problème n’est pas simplement qu’il est vide, dépressif ou juste mélancolique, ni qu'il soit perdu dans le luxe hollywoodien. Rick est atteint d’une amnésie métaphysique. Il ne sait plus pourquoi il est là. Par conséquent, il ne sait plus qui il doit être : un amant, un mari, un père, un fils, un frère, un artiste, un homme libre...? Il essaie successivement chacune de ces identités comme autant de vêtements ou de royaumes possibles, sans parvenir à reconnaître le sien.
C’est là que le film prend la forme d’une anamnèse, ou du moins d'une tentative d'anamnèse. Rick ne cherche pas seulement une nouvelle expérience mais le souvenir d’une vocation. Chaque rencontre lui présente une manière possible d’être au monde. Son frère l’introduit à une vie tournée vers les pauvres, vers la souffrance concrète, vers le service. Son ex-femme médecin incarne une existence utile, stable, tournée vers les malades et les faibles. Le monde hollywoodien lui offre la jouissance du simulacre, de la fête, de la disponibilité infinie. La jeune prostituée qu'il rencontre au début du film lui montre une autre vérité de ce même monde, plus basse, plus lucide peut-être. Tous ces personnages savent, au moins partiellement, où ils se tiennent.
Tous sauf un : le père, joué par Brian Dennehy, le shérif de Rambo. Le père est essentiel parce qu’il est le seul personnage chez qui l’oubli est littéral. Si Rick souffre d’une amnésie spirituelle, son père souffre d’une amnésie biologique. Ils errent tous les deux, mais pas au même niveau. Rick ne se souvient plus de sa vocation alors que son père ne se souvient plus de lui-même. Miroir terrible : le fils cherche une origine, mais l’origine elle-même est défaillante. Le père, qui devrait transmettre une mémoire, une parole, une sagesse, est lui aussi perdu dans un brouillard existentiel.
C’est très fort parce que ça complique l’anamnèse. En effet, Rick ne peut pas simplement retourner au père pour retrouver le sens, car dans son monde, le père n’est plus le roc qu'il est censé être, mais une ruine. Il n’est plus le gardien du phare, mais un vaisseau naufragé. Là où le discours du Major Briggs dans Twin Peaks - samplé de façon particulièrement surprenante - représente la parole paternelle idéale, sage, aimante, presque sacrée, le père de Rick est une parole brisée, intermittente, incapable de restaurer pleinement le fils. Rick cherche un rappel, mais celui qui devrait se souvenir pour lui a déjà commencé à disparaître.
Ainsi Rick de son côté, est invité partout, mais ne demeure nulle part. La phrase qu'il prononce en narrateur : "Pourquoi ne prend-on pas oui pour une réponse ?" résume admirablement son paradoxe. La vie ne lui dit pas non. Au contraire, elle lui dit oui sans cesse : oui à l’amour, oui au désir, oui à la beauté, oui à la fête, oui au pardon, oui à la fraternité, oui à l’art, oui au monde (ça rappelle une pub avec Cate Blanchett, tiens !). Mais Rick ne sait pas recevoir ce oui. Il approche la grâce en permanence, il la frôle, il la contemple, parfois il semble presque la toucher, mais il ne parvient pas à la vivre pleinement.
Car vivre la grâce, ce n’est pas seulement être traversé par elle. C’est consentir à être transformé par ce qu’elle exige. Rick est donc incapable de convertir l’expérience en vocation. Il accumule des moments, des visages, des corps, des lieux, des signes, mais il ne les transforme pas en destin. Il veut l’appel sans encore accepter la charge de l’appel. Dire oui à une femme, ce serait renoncer aux autres. Dire oui à être fils, ce serait affronter la blessure du père. Dire oui à être frère, ce serait habiter la culpabilité et la perte. Dire oui à être artiste, ce serait sortir du spectacle pour retrouver une nécessité intérieure. Dire oui à une vie, ce serait accepter une forme finie. Or Rick reste dans une disponibilité infinie, séduisante mais stérile.
C’est ce qui distingue la vision de Malick de celle d'un David Lynch, auquel le film fait pourtant beaucoup penser par son Los Angeles spectral, ses femmes-miroirs, son monde d’images et de doubles... Chez Lynch, dans Mulholland Drive ou Inland Empire, Hollywood devient un cauchemar métaphysique, une machine à dévorer les identités. Chez Malick, il devient plutôt un désert spirituel : un lieu d’oubli, mais aussi un lieu où une voix, quelque part dans le désert de Californie, continue d’appeler.
On peut aussi convoquer Kubrick et son Eyes Wide Shut, autre film d’errance masculine dans un monde de privilège, de désir et de signes. Dans Eyes Wide Shut, Bill Harford traverse New York comme Rick traverse Los Angeles : d’un lieu à l’autre, d’une femme à l’autre, d’une promesse de révélation à une autre, sans jamais pouvoir saisir pleinement ce qui lui arrive. Mais là où Kubrick filme le désir comme un théâtre secret, codé et rituel, Malick le filme comme une surexposition lumineuse à travers les villas, les plages, les fêtes, les corps sous les néons.
Chez Kubrick, le mystère est caché derrière des portes, des masques et des mots de passe. Chez Malick, il est partout visible, mais c'est cette visibilité même qui aveugle le personnage. Les deux cinéastes sont des maîtres du contrôle, mais d’un contrôle opposé. Kubrick l’exerce par la géométrie du cadre, la symétrie, la répétition, l’artificialité assumée. Chez Malick ça passe plutôt par le montage, les sons, les fragments, qui donnent l’impression d’une spontanéité sensorielle contenue dans une architecture spirituelle. La descente dans le théâtre nocturne du désir de Bill Harford s'est transmutée pour Rick en une errance dans le désert lumineux de la grâce.
Ainsi Knight of Cups n’est pas seulement le portrait d’un homme perdu dans les plaisirs du monde mais lle récit d’une âme qui tente de se souvenir de ce qu’elle savait avant de tomber dans le monde, une âme à qui tout est donné, mais qui ne sait pas encore répondre oui au(x) oui(s) de la vie.