Il suffit de quelques plans pour retrouver tout l’esprit de Shindo, celui à l’œuvre dans le chef-d’œuvre Onibaba : les herbes hautes, la violence, les visages luisants de l’homme esclave de ses pulsions, et le fameux duo fille & belle-mère.
La différence, de taille, se situe dans le registre abordé : le fantastique est ici le point de départ du récit, puisque les deux femmes sont assassinées dès la séquence d’ouverture, et se réincarnent sous la forme humaine mais avec l’esprit de chat pour se venger de l’engeance des samouraïs. Shindo prend un malin plaisir à faire durer la deuxième exposition, qui détaille le mécanisme par lequel les complices attirent les proies : la jeune joue à la victime perdue dans la forêt, la belle-mère accueille chez elles, feint de récompenser le guerrier en lui offrant sa bru, ce qui conduit le mâle sur l’autel du sacrifice.
L’ambiance nocturne, la souplesse discrète des femmes, les pas de velours, une queue de cheval qui bouge et quelques sauts silencieux suffisent à suggérer, avec une grande économie de moyens, l’atmosphère enchanteresse et maudite.
La musique, à nouveau fondée sur les percussions, accentue ce sentiment de pénétrer dans un monde hors temps. Le cadrage sur les architectures, les fumerolles au sol et le visage impassible des mantes religieuses achèvent de déréaliser l’atmosphère.
Mais The Black Cat ne se contente pas du fantastique : sur ce schéma sanguinaire, exactement comme dans Onibaba surgit l’amour et le désir en contradiction avec l’ordre représenté par la mère. L’ironie tragique veut que la future victime soit le fils et mari, devenu samouraï contre son gré. Retrouvailles et deuil, affrontement et fusion des corps viendront dès lors torturer les protagonistes. L’engagement des femmes chat, en opposition avec tout sentiment humain, contribue à pervertir toute possibilité de rédemption.
Comme souvent dans le cinéma japonais, de l’alternance contrastée entre l’âpreté, la violence et la sensualité surgit une esthétique singulière. Dans un univers imaginaire jaillissent des saillies violemment authentiques, et c’est le plus souvent sous la contrainte que les êtres expriment le mieux leur humanité. La mère condamnée au silence et qui pleure de devoir affronter son fils. Ce dernier, devenu guerrier malgré lui, et que l’empereur charge de tuer le monstre qui n’est autre que l’amour de sa vie. Celle-ci, enfin, qui rompt le pacte et se condamne à mort pour pouvoir, sept nuits durant, retrouver l’amour.
Comme souvent chez Shindo, il ne faut pas attendre du dénouement un retour à l’ordre ou une possible rédemption. Après tout, le forfait tristement banal commis par les hommes en ouverture est à l’image de ce qu’on peut attendre de l’humanité : seule la mort et l’irrationnel semblent à même de répondre à cette horreur qu’est le bas monde.
Restent le silence, une architecture calcinée et l’effroi. Mais des souvenirs surgissent un autre attribut proprement félin : la sensualité et la douceur, coups de griffes salvateurs dans la nuit noire.
Un grand merci à NotQuiteDead pour sa suggestion éclairée.