"Tuer une âme, c'est tuer l'humanité."
Tourné de manière confidentielle l'été dernier (personnellement, je n'ai appris l'existence de ce film qu'il y a environ 2 mois), cet «Abandon» revient sur les derniers jours du professeur d'histoire-géographie Samuel Paty, avant qu'il ne meurt lâchement assassiné à la sortie de son collège par un djihadiste tchéchène le 16 octobre 2020.
Une véritable tragédie qui a choqué le pays tout entier et marque encore les esprits aujourd'hui.
Réalisée par Vincent Garenq (un cinéaste venant du documentaire et ayant mis en scène plusieurs films politico-judiciaires, comme «Présumé Coupable» (sur l'affaire d'Outreau) ou encore «L'Enquête» (sur l'affaire Clearstream)), et dont il co-signe également le scénario (un processus d'écriture dans lequel Mickaëlle Paty, la sœur de Samuel, a été directement impliquée), une sorte d’œuvre testamentaire s'attachant à vouloir coller au près des faits (comme indiqué dans le carton d'introduction), à la fois pour honorer la mémoire de l'homme et du professeur, mais aussi pour reconstituer le plus fidèlement possible ce mécanisme implacable qui mena au pire.
Le récit d'un mensonge qui va tout faire basculer en l'espace de quelques jours, et comment celui-ci va être soutenu et relayé par un père obstiné dans son déni de la vérité et un prédicateur fiché S, puis repris et amplifié par les réseaux sociaux et certains médias, prenant des proportions que pas grand monde n'aurait pu prédire.
Un mensonge qui va se répandre comme une traînée de poudre qui va s'embraser et ne plus vouloir s'éteindre, bien au contraire.
Le récit d'un professeur dont le "crime" aura été de projeter à ses élèves de 4e des caricatures de Mahomet pour traiter de la thématique de la liberté d'expression.
Un professeur qui va être harcelé pour quelque chose qu'il n'a jamais dit/fait et progressivement se sentir plus isolé, lâché notamment par une partie de ses collègues qui ne le soutiennent pas dans les choix qu'il a fait.
Un professeur incarné avec simplicité et justesse par Antoine Reinartz (120 battements par minute, Anatomie d'une Chute), me rappelant un peu un certain Mads Mikkelsen dans «La Chasse», lui aussi pris en étau et "abandonné" à cause d'un mensonge.
À ses côtés, Emmanuelle Bercot interprète avec conviction le rôle de la principale du collège et l'un de ses soutiens les plus affirmés.
Dans la lignée de films tels que «La Salle des Profs» ou «Pas de vagues», de par l'engrenage grandissant (et ici fatal) qu'ils dépeignent et les codes du thriller qui semblent progressivement s'y mettre en place, «L'Abandon» dresse le portrait d'un système défaillant/pas assez performant (le référent laïcité, PHAROS, etc.), qui aurait peut-être pu éviter que le pire ne se produise, et comment certaines convictions/idéologies délétères (et totalement déformées) semblent se propager inexorablement, et encore plus rapidement ces dernières années par le biais des réseaux.
Certes, la mise en scène de Garenq reste somme toute assez classique (mais colle finalement plutôt bien à ce type de récit docu-fictionnel), forçant quelques fois un peu le trait pour nous faire comprendre ce qu'on devrait ressentir à tel ou tel moment.
Certes, le jeu de certains des personnages (notamment du père et du prédicateur) ne sonne pas très naturel, venant par moments casser un peu l'immersion.
Certes, sortir un tel film dans une période telle que la nôtre peut sembler risqué (en même temps, y a-t-il jamais eu de bonne période pour sortir un film ?).
Est-ce qu'un documentaire aurait été plus judicieux pour traiter cette histoire tragique ? Peut-être.
Mais en attendant, voilà une histoire, une œuvre loin d'être aussi manichéenne que je pouvais le craindre, et qui peut difficilement laisser indifférent de par ce qu'elle nous raconte, quelque part entre tristesse, colère et incompréhension.
Un récit assez glaçant, nous démontrant qu'il suffit parfois d'une étincelle pour que tout bascule.
L'histoire vraie d'un professeur d'histoire qui est entré à son tour dans les livres d'histoire, bien malgré lui. Et dont le seul "crime" aura été d'enseigner.