Il faut commencer par une chose simple, et que la fureur des dernières semaines a presque rendue inaudible : L'Abandon est un film honnête. Non pas un grand film, j’y reviendrai, mais un film qui a fait ses choix et les assume, et qui ne mérite ni l'hagiographie de ceux qui l'ont sacré chef-d'œuvre nécessaire, ni l'exécution de ceux qui y ont vu un brûlot raciste. Entre ces deux verdicts opposés, il y a un gouffre, et c'est dans ce gouffre que se loge, à mon sens, le véritable objet d'étude. Car ce qui s'est joué autour de L'Abandon depuis sa projection cannoise n'est pas une querelle de cinéma : c'est la radiographie d'une mémoire nationale qui se découvre, dix ans après les attentats de 2015 et cinq ans après l'assassinat de Samuel Paty, tout sauf apaisée. Le film est le révélateur ; la fracture, elle, le précède et le dépasse.
J’ai hésité avant d’aller voir le film. Je n’en avais pas envie pour être franc. Mais bon, j’ai fini par rejoindre la salle. Je voudrais tenir ici une position inconfortable, mais qui me paraît la seule juste : prendre L'Abandon au sérieux comme objet — ni totem, ni cible — et regarder ce que sa réception nous apprend de l'état du pays. Car ce film a connu un destin rare : il a été attaqué, simultanément et avec une égale virulence, par deux camps qui se détestent. Pris en tenaille. Et cette tenaille, loin d'être anecdotique, est le cœur de ce qu'il faut comprendre.
Onze jours, un engrenage
Rappelons l'objet. L'Abandon ne raconte ni les attentats de janvier 2015, ni ceux du 13 novembre. Il raconte les onze derniers jours de Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie au collège du Bois-d'Aulne de Conflans-Sainte-Honorine, assassiné et décapité le 16 octobre 2020 par Abdoullakh Anzorov, réfugié russe d'origine tchétchène de dix-huit ans. Entre le cours d'enseignement moral et civique sur la liberté d'expression, au cours duquel Samuel Paty montra des caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo, et le passage à l'acte du tueur, le film reconstitue « minutieusement » l'engrenage : la calomnie lancée par une collégienne qui n'avait pas assisté au cours, relayée par son père, amplifiée par un militant islamiste, propagée sur les réseaux sociaux, jusqu'à la désignation de la cible. Pour préciser « minutieusement » avec des guillemets. Car c’est un film qui revendique dès le départ avoir pris quelques libertés pour servir la narration.
Le titre dit le parti pris. L'Abandon : non pas l'attentat, non pas la radicalisation, mais la solitude d'un homme que l'institution n'a pas su, pas voulu, pas pu protéger. Vincent Garenq filme une mécanique. Une machine qui s'emballe alors même que le mensonge initial est rapidement connu. Et ce sont les rouages de cette machine qu'il met en accusation : la direction du collège, la hiérarchie de l'Éducation nationale, les services qui n'ont pas vu venir, la chaîne des prudences et des lâchetés ordinaires qui, mises bout à bout, laissent un professeur seul face à la meute numérique puis face au couteau.
C'est un choix de cadrage, et il faut le nommer comme tel, car tout part de là.
Ce que le film réussit
Disons d'abord ce qui fonctionne, car la polémique l'a occulté. Garenq a construit, à hauteur de scénario, un dispositif d'une réelle probité. Il a manifestement voulu éviter l'amalgame entre islam et islamisme, et il s'en est donné les moyens narratifs : une amie musulmane de la famille appelle pour révéler que la collégienne a menti ; des parents d'élèves musulmans alertent le père sur sa méprise ; la propre fille de Sefrioui se désolidarise de lui. Le film prend soin de distinguer le prédicateur de la communauté qu'il prétend représenter et cette distinction, sur un tel sujet, n'allait pas de soi.
Antoine Reinartz, ensuite, incarne Paty avec une justesse qui fuit le piège de la statue. Garenq a refusé la ressemblance physique, refusé l'icône : son Paty est un homme ordinaire, faillible, parfois agacé, qui ne se sait pas héros et ne le sera jamais à ses propres yeux. C'est l'une des décisions les plus fines du film : ne pas fabriquer un martyr de vitrail, mais filmer un professeur, c'est-à-dire l'un d'entre nous. Emmanuelle Bercot, en principale dépassée par ce qui la submerge, donne à la défaillance institutionnelle un visage humain plutôt qu'un coupable commode.
Enfin, l'engrenage est tenu. La montée de la tension, le passage de l'incident scolaire ordinaire à l'affaire d'État, la bascule du numérique vers le réel : tout cela est mené avec une efficacité dramatique indéniable. Le film fait sentir la vitesse à laquelle une vie bascule, l'impuissance de l'individu face à la viralité, l'effroyable banalité des maillons qui composent la chaîne fatale.
Ce que le film manque
Mais L'Abandon est aussi un film limité, et il faut le dire avec la même franchise. Limité d'abord formellement : la mise en scène, lisse, fonctionnelle, photographie sombre et nappe musicale appuyée, relève davantage du standard sériel contemporain que d'une véritable proposition de cinéma. L'image y est trop souvent le simple support du verbe ; l'émotion est soulignée plutôt que construite. On est souvent dans le registre du téléfilm, non dans celui de l'œuvre qui invente sa forme et l'on songe, par contraste, au travail de Made in France de Nicolas Boukhrief à mon sens plus abouti.
Limité, surtout, par son angle même. En faisant de l'abandon institutionnel le centre de gravité, Garenq a fait un choix qui en exclut d'autres, tout aussi légitimes. Il aurait pu faire un film sur la radicalisation, le parcours d'Anzorov, l'écosystème numérique djihadiste, la galaxie Sefrioui. Il aurait pu faire un film sur le mensonge adolescent et la mécanique des réseaux sociaux. Il aurait pu faire un film sur la laïcité française en crise, sur l'autocensure montante des enseignants. Tous ces films sont en germe dans L'Abandon, mais aucun n'en commande le récit. Le centre, c'est la bureaucratie défaillante. Et ce choix, qui est l'honneur du film (rendre justice à un homme lâché par les siens), est aussi sa fragilité : il fait de l'idéologie qui a armé le tueur un contexte plutôt qu'un sujet.
Voilà le film. Honorable, sobre, utile, mais ni définitif ni irréprochable. Un film, en somme. C'est précisément ce que la France de mai 2026 s'est révélée incapable de voir.
La première mâchoire : « il minore l'islamisme »
Car à peine projeté, le film est happé. Et d'abord par sa droite. Dès avant la sortie, sur la seule foi du dossier de presse, une partie de la presse d'opinion conservatrice s'alarme : L'Abandon ferait « l'impasse sur l'islamisme ». Le reproche se précise après la sortie et se durcit en thèse politique : en faisant de la mort de Paty une affaire de dysfonctionnements administratifs, le film escamoterait la responsabilité première, l'idéologie islamiste qui a tué. Sans la radicalisation d'Anzorov, sans la cabale de Sefrioui, la défaillance bureaucratique n'aurait produit, au pire, qu'un cas pénible d'irresponsabilité. Faire de l'abandon le sujet, c'est, pour ce camp, diluer l'ennemi dans la routine institutionnelle, et donc désarmer le combat qu'il faudrait mener.
Cette critique a sa cohérence interne. Elle s'inscrit dans une bataille plus large — celle de la « clarté » contre l'« amalgame brandi comme bouclier » et elle débouche, chez certains de ses porteurs, sur une revendication politique : que le film soit montré, imposé, projeté dans tous les établissements, comme un outil de lucidité contre l'islamisme. La querelle quitte alors le terrain esthétique pour devenir affaire d'État : faut-il, oui ou non, inscrire L'Abandon au programme de la nation ?
La seconde mâchoire : « un rite d'allégeance déguisé »
Mais le film est mordu, avec une force égale, par l'autre bord. La famille à l'origine de la dénonciation ? De pauvres gens égarés par un quiproquo. Le quartier ? Apaisé. Les élèves qui ont désigné Paty ? Des enfants qui regrettent, qui l'aimaient bien. L'entourage du prédicateur ? Sa fille pleure et se désolidarise. Ce sont des échanges, des retours que j’ai pu avoir ici ou là. À force de tout pacifier, L'Abandon invisibiliserait les véritables problèmes classes surchargées, manque de moyens, surmenage des personnels, injonctions institutionnelles contradictoires. Sous couvert de ne « livrer que les faits », le film tracerait ainsi une ligne : une ligne politique, sécuritaire, que viendrait confirmer la présence au générique d'un producteur marqué à droite.
Ce que la tenaille révèle
Voilà donc le même film accusé, dans le même mois, par des gens également sérieux et également de bonne foi, de deux crimes opposés : trop en dire sur les musulmans, et pas assez sur l'islamisme ; être un brûlot identitaire, et être un catéchisme sécuritaire. Pris en tenaille.
Que faut-il en conclure ? Surtout pas qu'un camp aurait raison contre l'autre ; ce serait à mon tour entrer dans la mêlée. Il faut conclure quelque chose de plus grave et de plus éclairant : il n'existe plus de point de vue commun depuis lequel regarder ce film ensemble. La tenaille ne dit pas la nature de L'Abandon ; elle dit l'état de la France. Deux grilles de lecture concurrentes, incompatibles, se sont emparées de la mémoire des attentats, et chacune somme le film de se ranger dans son camp. Le film, lui, refuse, c'est même sa vertu première, ce souci de probité, ce dispositif anti-amalgame. Mais ce refus de trancher, dans une époque qui exige qu'on tranche, le condamne à être détesté des deux côtés.
Reste une question : pourquoi ce film a-t-il déclenché cela ? Pourquoi L'Abandon, et non Novembre, ni Revoir Paris, ni aucune des fictions qui ont, depuis dix ans, raconté les attentats djihadistes en France ?
La réponse tient, je crois, en un mot : Charlie. Depuis le 7 janvier 2015, la fiction française n'a jamais osé porter à l'écran l'attentat contre Charlie Hebdo. Le Bataclan, oui, mille fois — la jeunesse, la musique, les terrasses, le deuil universel : autant de motifs pleurables, consensuels, fictionnables sans affrontement politique. Mais Charlie, jamais. Parce que représenter Charlie, c'est représenter les caricatures ; et représenter les caricatures, c'est rouvrir la question la plus inflammable de la société française — le blasphème, la laïcité, le droit de rire de tout, le clivage civilisationnel. La fiction a contourné Charlie pendant onze ans.
Or L'Abandon fait effraction dans ce silence, par un détour. Il ne raconte pas Charlie ; il raconte un professeur qui enseignait Charlie, et qui est mort de l'avoir enseigné. Paty est Charlie par procuration scolaire. Montrer Paty, c'est faire entrer enfin dans la fiction française les caricatures qui en étaient bannies, non comme objet mais comme enjeu pédagogique, donc comme question politique brûlante. Voilà pourquoi le film explose là où les autres n'avaient produit que des débats. Il touche au verrou. Et la preuve que ce verrou était bien le bon, c'est que toute la polémique, des deux bords, tourne autour des caricatures, du blasphème, du « charlisme ». L'Abandon a rouvert la plaie que dix ans de mémoire-Bataclan avaient soigneusement recouverte.
À cela s'ajoute le contexte, décisif. Si L'Abandon était sorti en 2022, dans la foulée du procès du 13-Novembre, il aurait suscité des débats ; pas cette fracture. Mais il sort en 2026, c'est-à-dire après le 7 octobre 2023, après la guerre à Gaza, après la recomposition des solidarités identitaires qu'elle a provoquée en France, après l'assassinat à Arras du professeur Dominique Bernard. Le cadre consensuel qui permettait encore, naguère, de pleurer ensemble, a volé en éclats. Le film n'est pas plus clivant qu'un autre ; c'est le terrain sur lequel il atterrit qui a changé de nature. Aucune force n'agit dans l'absolu, enseignait Clausewitz : toute action se mesure à la résistance du milieu. Le milieu français de 2026 ne résiste plus à la fiction de mémoire par un consensus à préserver, mais par une polarisation à attiser.
L'Abandon n'est ni un chef-d'œuvre, ni un brûlot. C'est un film que je pense honnête sur un sujet qui ne l'est plus ; la mémoire d'un pays qui ne sait plus se raconter ses morts d'une seule voix. Et c'est précisément pour cela qu'il fallait le regarder en face : non pour le sacrer ni pour l'abattre, mais pour y lire, comme dans un miroir, ce que nous sommes devenus. Il fallait mettre une note, car c’est le jeu. Alors j’ai mis 6 pour juger la forme.