Passé ma petite pique en post sur l’étonnant choix de tag line, je n’étais pas parti gagnant sur ce film pour les exactes mêmes raisons qui m’ont au final rendu le visionnage pénible, et surtout qui m’ont ouvert une piste de réflexion sur les difficultés d’adapter des vies, des histoires vraies, au cinéma ou dans toute œuvre de fiction. Le film s’ouvre comme n’importe quel récit du genre par les mentions habituelles, dont « certains événements ont été changés à des fins dramaturgiques », une façon de se couvrir contre tout procès de diffamation, mais surtout de rappeler qu’on voit de la fiction, une œuvre qui aura pour but de transmettre des émotions, un fond, un regard de cinéaste,…
Et là je crois qu’on tient la limite et l’obstacle infranchissable du projet de Vincent Garenq, qui se plie en réalité à une extrême reconstitution des faits quitte à laisser passer ce qui aurait fait tiquer dans n’importe quel autre récit de fiction. La dramaturgie est éclatée au sol et part dans tous les sens, les personnages musulmans agissent et parlent comme la mafia, c’est embarrassant de maladresse, surtout dans les moments où on en montre les « gentils », pour quand même mettre de la nuance, de façon totalement utilitaire, archaïque et surtout, sans creuser l’intériorité de ceux qui ont cru Samuel Paty, qui ne se sont pas tournés vers la radicalité. Parce que eux ne sont pas au cœur des faits, on dirait presque qu’on s’en fout, comme ce jeune qu’on croise au début et qui finira au centre de la tragédie sans qu’on prenne conscience de son parcours, du pourquoi il « vend » son professeur à part une bêtise d’ado qui ne creuse rien, qui s’attarde uniquement sur les faits, sur le déroulé et strictement RIEN d’autre, jamais ses personnages. Et puis qu’est-ce que c’est mignon de nous faire tout un laïus sur la procédure, la lenteur et la distance des institutions de protection des professeurs, des cellules antiterroristes ou juste de l’éducation en général, de rappeler l’abandon du titre sans que jamais ce sujet soit véritablement abordé au-delà, qu’il ne serve, de nouveau, autre à autre chose que la simple reconstitution théâtrale des faits. C'est de là que vient mon titre, pourquoi avoir appelé ça L'Abandon, à part pour la posture ?
J’étale les reproches, car ce sont des dizaines d’actes manqués, de portes entrouvertes et de possibles que le film évince et laisse sur le bas-côté avec un flegme déconcertante. L’Abandon est un téléfilm type « dossier de l’écran » qui retranscrit à merveille les faits, qui s’y concentre avec une précision magistrale, jusqu’au tout dernier jour, pour capter chaque dernier sourire, chaque « à demain » bien ironique, chaque moment où la roue aurait pu mieux tourner, pour toujours retomber dans la retranscription de cette tragédie. Mais où est le cinéma là-dedans ? Où est la vision de Vincent Garenq à part quand il s’agit de faire du suspense et d’un climat froid et anxiogène ? Où se trouve la terrible morale de cette histoire, le fond, autrement que dans cet épilogue interminable bien démago et larmoyant sur les bords ?
L’Abandon aurait dû être un film choral plus long, peut-être plus exigeant, mais qui se concentre sur ses personnages, sur l’affaire dans son ensemble et pas juste sur des reconstitutions de vidéo de radicalisés qu’on répète en boucle jusqu’à ce que cela n’ait plus de sens. Je ne dis pas que c’est ce que j’aurais voulu voir, c’est ce que le film tend à être, avec sa multiplicité de personnages et de sujets sous-jacents sur l’éducation, la communication, la tension politique et morale autour de la religion. Comme je l’ai explicité à demi-mot plus haut, tout est joliment reconstitué, rien n’est source d’interprétation ou d’adaptation pour, peut-être, penser au spectateur qui, s’il a un minima d’intelligence, se dira qu’on se fout de sa gueule. Je ne peux pas croire que ce que j’entends dans la bouche de ces personnages est crédible sur la simple foi que « si si, juré, c’est la retranscription exacte », je m’en fous, en plus d’être mal joué c’est d’un ridicule terriblement horripilant. Parce que quel que soit notre bord politique, que va-t-on retenir ? Qu’il faut être bien musulman islamique et pétasse (j’ai pas d’autres mots pour caractériser cette gamine, le film ne m’y aide pas) pour devenir terroriste ? Rien d’autre. Pas une once de développement sur la radicalisation, sur la manière qu’a l’éducation de contrer cet état d’esprit, sur le contexte de ces familles qui surréagissent ou non au « racisme potentiel », ou au contraire d’enfoncer dans leurs biais de confirmation les personnages : on a juste des illuminés qui gesticulent pendant 1h40, jusqu’au terroriste du dark net, introduit comme dans un clip de rap et dont la stature et l’action se résumeront à la caricature. Écoutez-moi bien avant d’écrire un quelconque commentaire, voir ça au cinéma, c’est pas que cela ne m’intéresse pas, que j’y vois les ficelles, facilités d’écriture et manque d’intelligence, c’est simplement que c’est rendre tout sauf justice à Samuel Paty, et qu’interpréter (dont trahir) son histoire, même par petites touches, pour mettre en lumière le message final ; la nécessité de la liberté d’expression et d’ouverture d’esprit, touche véritablement tout le monde – qu’au final, on respecte moins les faits que le fond.
Ce reproche, je le fais justement à énormément d’œuvres adaptées de faits réels, trop préoccupées à respecter les faits, les gentils gens derrière la jolie histoire, plutôt que de faire un bon film qui pourrait raconter strictement la même chose quitte à froisser untel ou untel parce que « ça s’est pas exactement passé comme ça » (coucou Marie-Castille Mention-Schaar). Quitte à faire de la fiction, autant se permettre une plus grande liberté et intégrité d’artiste, pas se fourvoyer dans des récits qui, en général, s’avèrent dès lors pantouflards et insignifiants, voire hagiographiques quand on parle de figures connues. Mais là vu qu’on touche à des sujets chauds bouillants, dont le terrorisme, le climat de discorde et de tension dans l’éducation, la liberté d’expression et la place de la religion, c’est d’autant plus emmerdant car une œuvre comme L’Abandon, censée avoir une forme de responsabilité civique et artistique, se retrouve à raconter tout et n’importe quoi. Non au final je retire ce que j’ai dit, à savoir ne rien raconter du tout vu que tout est constamment balayé d’un revers de la main, parce qu’après tout, c’est si réel, si vrai, si tragique, qu’on ne pourra rien dire à part pleurer et applaudir. Pas moi.
J’ai hésité à mettre une note un poil plus élevée, car Garenq n’est pas un cancre, quand il s’agit de faire de la tension, d’avoir une distribution de qualité et une composition intéressante, qui ne fasse pas que dérouler les faits de façon téléfilmesque, il prouve sa valeur. Mais ce plan final en fondu sur Antoine Reinartz qui devient Paty, je sais pas si c’est du génie d’irrespect ou de la bêtise de très mauvais goût, mais c’est peut-être la marque qu’en fin de compte, tout ce qu’on a vu n’était que du spectacle de prouveur, plus là pour se donner bonne conscience, montrer sa valeur, que comprendre et analyser les faits. De même pour tous ceux qui, obnubilés par leurs biais de confirmation, reproduisent la radicalité islamique et harcèlent, insultent et affichent ceux comme Grimkujow, qui aussi maladroit et énervé puisse-t-il être, ne font que subir l’exact même engrenage et haine qui a tué Paty et qui gangrène notre société ; un mal que L’Abandon ne met pas en scène, qu’il ne fait qu’agiter.
Si vous voulez voir un biopic sur la fin de vie tragique d'une figure de proue de la liberté, contre toute attente, Moulin de Lazslo Némes est un chef-d'oeuvre, déjà chroniqué à Cannes.
Si vous voulez voir un film, pas toujours abouti, mais autrement plus fort, ingénieux et intelligent sur l’exact même sujet (quoique, au contexte belge un poil plus affiché), voyez Amal – Un Esprit Libre, qui aura au moins le culot de proposer des débats autrement plus intéressants qu’autour de la martyrisation d’une victime de terrorisme dont on finit par oublier l’essentiel : le goût de l’apprentissage et de transmettre aux jeunes générations des valeurs républicaines et d’ouverture d’esprit.