Ca ne pouvait pas plus mal commencer : une voix off qui fait parler un mort (au secours), puis peu de temps après une scène à la direction d'acteurs approximative dans laquelle quelques élèves d'un collège banal se font reprendre par une adjointe. L'Abandon n'est pas un film qui se fait apprivoiser facilement. Il faut passer ces premières minutes hésitantes, maladroites, pour rentrer dans le vif du sujet et constater que Vincent Garenq, "spécialiste" de l'adaptation de faits divers au cinéma, n'est pas là que pour de la figuration façon téléfilm docu fiction.
On reproche beaucoup à L'Abandon de ne pas faire de cinéma mais d'une part ce n'est pas tout à fait vrai (quelques trouvailles de mise en scène sont bien présentes - l'introduction en caméra embarquée, flippante à souhait, le tueur qui reste dans l'ombre, le balai final des délateurs et la scène de crime - et une belle lumière sont là pour en témoigner) et d'autre part on a presque envie de dire : quelle importance ?
Quelle importance puisque, de toute évidence, L'Abandon est un film avant tout pédagogique et que dans ce rôle là, il frise la perfection. Faillite morale des parents qui pardonnent tout à leur gamine et remettent en cause le système éducatif, professeurs obligés de marcher sur des oeufs dès qu'on parle de laïcité, réseaux sociaux qui amplifient la mécanique du harcèlement : l'avalanche de thèmes maousse costauds requéraient une certaine finesse, et contre toute attente, L'Abandon, malgré son rodage peu engageant, parvient à slalomer intelligemment entre tous les écueils et les icebergs de mauvais goût (mise à part cette voix off d'introduction donc) qui s'annonçaient devant lui. Pas de surenchère dans le pathos, pas de suspense galvanisé par une musique tonitruante, et surtout, surtout, pas d'héroïsation de Samuel Paty.
On savait Antoine Reinartz bon acteur. Ici il est sublime de délicatesse, auréolé d'un charisme discret. Mais ce n'est pas un héros. Il a peur et cette peur suinte à l'écran. On pourrait y voir un ressort de tension dramatique mais le visage de Reinartz et la mise en scène sobre de Garenq ne rentrent pas dans ce petit jeu là : l'idée n'est pas de faire monter un quelconque suspense (tout le monde sait ce qu'il s'est passé, où et comment) mais faire sentir, viscéralement, le danger d'agression, de mort, que pressent Samuel Paty.
Non ce n'est pas un héros, c'est un homme en décomposition qui se donne à voir, courageux certes (qui, dans les mêmes conditions aurait continué à se rendre à son travail ?), mais jamais Garenq, si ce n'est lors de la commémoration finale, ne le montre comme un prof particulièrement populaire.
Ce qui a été perçu par certains comme une maladresse de sa part (le fait de proposer aux élèves qui ne souhaiteraient pas voir les caricatures de se masquer les yeux ou de sortir) n'est pas résolu. Les accusations portées contre lui par certains collègues sont évoquées ; elles sont constructives et compréhensibles, tout comme la peur qui s'empare d'eux lorsqu'ils apprennent que le collège entier peut être visé.
L'Abandon n'est définitivement pas une hagiographie et très franchement, j'ai du mal à comprendre l'emballement polémique autour du film. Ou plutôt si, je le comprends très bien parce qu'il n'existe qu'à un seul endroit, celui des réseaux sociaux, où les grenouilles, toujours promptes à se faire aussi grosses que des boeufs, font feu de tout bois pour attirer les regards. Où l'on peut lire des bêtises (obscénités ?) telles que "Je ne suis pas Samuel Paty". Sous-entendu évident au Je ne suis pas Charlie, et qui implique, sans équivoque, cette pensée abjecte : il l'a un peu cherché quand même non, le Paty ?
Mais que l'on regarde bien au bon endroit, celui de la critique : quand bien même le film peut y être chahuté pour sa forme, vous n'y lirez pas de réflexion aussi putride.