Finalement, je suis ressorti du film avec un sentiment mitigé. En gros, j’y vois autant de qualités que de défauts.
Le principal point positif du film, c’est qu’il reste entièrement (presque entièrement) factuel. Il se limite aux faits, purement et simplement. Et c’est clairement ce qui le sauve du désastre (je dis cela parce, une des rares fois où il invente quelque chose de totalement imaginaire, c’est immonde : j’en parlerai plus loin). Donc, des faits, uniquement. Et des faits montrés avec une réalisation totalement neutre. Aucune fioriture, aucune volonté de « faire du cinéma », et c’est très bien comme ça là aussi.
C’est en partie cela (son aspect factuel, mais aussi un certain caractère didactique) qui me fait penser à un film officiel, un de ces films dont on suggérera aux profs d’étudier des extraits en appui à des débats sur le harcèlement ou sur les dangers des réseaux sociaux. Un de ces films qu’on peut classer aux côtés de La Rafle ou de L’Armée du crime.
On sent que tous ceux qui ont participé à la création du film ont marché sur des oeufs. Je ne sais pas si les personnages de parents qui. Ont soutenu Samuel Paty et ont dénoncé le père et le faux imams sont réels, mais ils ont un rôle important dans le film.
L’une des grandes réussites du film, c’est de montrer la solitude de Samuel Paty. La solitude de tous les profs, d’ailleurs, en règle générale. Prof est un métier solitaire : tu es seul face aux élèves, seul dans ta construction de séquences pédagogiques, seul dans ton choix de ce que tu dois faire ou pas, seul face aux parents, seul face à ta hiérarchie qui t’ignorera totalement si tout se passe bien et n’hésitera pas à t’enfoncer si quelque chose ne va pas (même si tu n’y es pour rien : la règle, dans les rectorats, c’est que tout est de la faute des profs, même si ce n’est pas leur faute).
Paty est presque toujours filmé comme quelqu’un qui est seul. Surtout seul face à l’horreur qui se prépare. Seul face à son écran lorsqu’il voit les videos qui le menacent. Seul face aux reproches de l’institution, et même de certains collègues.
J’aurais aimé que le film insiste plus sur la réaction proprement dégueulasse des institutions académiques. Le titre même du film me laissait croire qu’une place importante serait accordée à ce fait essentiel. Finalement, c’est évoqué vite fait, trop vite fait à mon avis. L’abandon dont parle le titre est plutôt celui des services de sécurités (polices nationale et municipale, services de lutte contre le terrorisme, etc.).
A ce titre, il est quand même intéressant de voir ce qu’ils font du personnage de la principale. Un personnage qui cherche des solutions académiques, et que l’on revoit de bureaux en bureaux, de corresponds en corresponds, de services en services, chacun avec son acronyme barbare. Quelqu’un qui se rend compte, trop tard, qu’elle et les services académiques se sont trompés sur toute la ligne.
Côté interprétation, on a deux camps. Certains acteurs sont excellents : Antoine Reinartz en Samuel Paty, Nedjim Bouizzoul dans le rôle de Kader Saidi, le père qui va faire monter la haine contre Paty, et Azize Kabouche dans le rôle du faux imam Tahar Amara. Eric Génovèse, en référent laïcité, est d’une grande justesse : on sent parfaitement le caractère mesquin, visqueux, des fonctionnaires académiques qui ne sortent de leurs bureaux que pour venir prêcher la Bonne Parole rectorale dans les établissements avec l’intention de donner des leçons à tout le monde alors qu’ils en savent moins que les autres.
Par contre, Emma Boumali n’est pas convaincue du tout, et c’est d’autant plus dommage qu’elle a un des rôles les plus importants du film, celui de la gamine, Bachira, dont les mensonges vont déclencher ces dix jours de folie meurtrière. Le rôle est compliqué, car la gamine offre plusieurs facettes, et l’actrice n’est clairement pas à la hauteur.
Je l’ai dit : pour moi, le film a autant de qualités que de défauts.
Quand on voit les scènes de cours, on comprend que les auteurs, le cinéaste et même les acteurs n’ont jamais mis les pieds dans une salle de classe. Rien ne va dans ces scènes, ni l’attitude des élèves, ni celle du prof (et je ne mentionne même pas le collègue traître qui s’excuse devant ses élèves de l’attitude de Samuel Paty).
Autre chose regrettable selon moi, la scène finale, prévisible tire-larmes où l’on voit les parents d’élèves et les quelques proches se réunissent pour un hommage à Samuel Paty. Attention, je ne dis pas que cette scène n’a pas eu lieu, mais est-ce une raison pour la montrer et alourdir ainsi le propos, transformant la tension dramatique effective en un mélo indigeste du pire effet.
Mais le pire moment du film se situe dans la première minute. Dans une scène pré-générique, on suit Samuel Paty qui sort du collège, ce fatal 16 octobre 2020. Et pendant que la caméra suit l’enseignant, on entend une voix off.
Déjà, ça, ce n’est pas forcément une bonne idée. La voix off, c’est rarement utile, rarement bien employé, et bien souvent c’est mauvais.
C’est le seul moment du film où il y aura une voix off, heureusement. Cette voix, c’est celle de Samuel Paty. Plus précisément, la voix POST-MORTEM de Samuel Paty. Là, on s’enfonce franchement dans le mauvais goût. Je disais plus haut que la grande qualité du film, c’est d’être factuel. Eh ben, là, ils inventent un truc, ils font parler un mort (et pas n’importe lequel), et en aucun cas ça ne pouvait être une bonne idée.
Mais le pire se situe dans les propos. Je ne les ai pas retenus à la lettre près, mais on a quelque chose dans ce genre : « j’ai choisi ce métier pour susciter des vocations, pour qu’on se souvienne de moi. Je ne pensais pas que je réussirais de cette façon-là, mais on ne peut pas échapper à son destin. »
Je ne sais pas pour vous, mais moi je trouve ce truc absolument immonde. Que quelqu’un ait pu avoir cette idée, que d’autres personnes aient pu relire et approuver cela, que tout cela soit passé jusqu’au résultat final sans susciter l’indignation, me dépasse complètement.
Heureusement, cela ne dure qu’une minute environ. Mais on débute sur cela, et c’est, au minimum, très maladroit (j’ose espérer la maladresse de bonne foi).
(5,5)