L’Agent secret est sans doute – à mes yeux en tout cas – le film le plus accompli de Kleber Mendonça Filho, dont la filmographie n’est pourtant faite que de réussites majeures. Cette impression tient au fait que le cinéaste semble ici atteindre une forme de synthèse – esthétique, narrative et politique – de ce qu’il poursuit dans son œuvre depuis ses débuts : la restitution d’une vérité historique et actuelle de la vie au Brésil – et plus particulièrement à Recife, sa ville natale qu’il chérit tant et dont il rend à chaque film un peu de sa réalité et de ses fantômes (on pense à Portraits fantômes, son film précédent).
Le dispositif cinématographique n’est pas simple, mêlant les époques, les registres et les enjeux, assumant un style bigarré où se croisent, sans jamais se neutraliser, farce et gravité, grand-guignol et codes du polar, fantastique et réalisme, humour et tragédie, queer et dénonciation politique, chronique sociale et peinture d’un lieu, récit historique et description du présent. Cette profusion n’est pas confusion : le film est d’une cohérence et d’une rigueur exemplaires qui permettent au spectateur de ne jamais perdre pied. C’est précisément cette maitrise qui rend ce film proprement jouissif, la profondeur de son propos trouvant son équivalent formel dans la puissance et la précision de son récit comme de sa direction d'acteurs (qui culmine dans le jeu splendide de Wagner Moura).
Cette œuvre magistrale déploie un contenu idéologique d’une grande richesse – sans céder à la facilité didactique : Mendonça Filho n’explique rien, il donne à penser. La description de Recife et de ses habitants, sous une dictature aussi ridicule que sanguinaire, montre comment jouer des peurs et des crédulités permet d’inverser le réel en laissant croire qu’un héros de la démocratie est un prévaricateur ou qu’une jambe fantôme est responsable d’agressions homophobes perpétrées lors d’une descente de police. Le film ne se contente pas de représenter une période de la dictature brésilienne ni d’en proposer une relecture historique : pour emprunter les mots de Jacques Rancière, le film agit sur le régime même de visibilité à partir duquel cette histoire peut être perçue, comprise, ressentie.
L’Agent secret, contrairement au récent Je suis toujours là de Walter Salles, ne masque pas la réalité sociale d’alors et d’aujourd’hui, caractérisée par son racisme et ses hiérarchies qui engendrent une inégalité de traitement des personnes en fonction de leur origine et de leur pouvoir social. Au contraire : il ne cache rien de la réalité insupportable, à toutes les époques. La force de Kleber Mendonça Filho est de montrer crument la chair de sa ville (métaphore du Brésil tout entier), en filmant les corps – tous les corps et dans tous leurs usages – et, à travers ce qu’il en montre, les âmes, usant d'une photographie superbe qui ne sublime jamais pour absoudre, mais éclaire pour mieux contraindre à voir.