Rares sont les vrais films construits et vus comme des puzzles. La particularité de L'Agent secret, est qu'il est un puzzle au présent (contrairement à Citizen Kane, qui est un puzzle au passé). Il faut accepter de se perdre, soudain trouver la pièce qu'on cherchait, et se rappeler qu'on avait déjà vu une autre pièce qui s'accroche à celle qu'on vient de trouver. Le film de Kleber Mendoça Filho demande une concentration sur 2h40, mais en propose des variations ludiques. Cette exigence intellectuelle est à la fois la force du film, dense, intense et très précis sous son aspect coloré et ensoleillé, et sa béquille, car il peut sembler imperméable à qui n'arrive pas à rentrer dedans. Les puzzles, pour qui n'est pas patient ou attentif, c'est vite chiant...
Sous la dictature brésilienne, la corruption est facile et elle envahit, discrètement, la mise en scène. On dirait un film iranien, et cette histoire de "jambe poilue" coupée (mot de code pour appeler la police), rappelerait Un simple accident.
Ici, Wagner Moura interprète à la fois un agent et un secret, mais pas vraiment les deux à la fois. Doué dans les quatre versions qu'il joue de ses personnages, il accompagne la mise en scène et le récit plus qu'il ne les surplombe. Il y a, certes, de l'action, mais elle avance par vagues qui a priori n'ont pas grand chose à voir, mais forment tout de même une même mer. L'agent secret pourrait être le spectateur, qui se demande qui est vraiment sympa, qui serait infiltré, mène sa propre enquête, comprend soi même les sous-entendus et les changements labyrinthiques de genres dans la vie quotidienne d'un secret, dont seule l'ironie demeure tout du long. Avec ce rythme de la vie quotidienne, dont un petit quart d'heure aurait pu être coupé (sur 2h40, c'est bien), le film entre en résistance par bribes, avec beaucoup d'impuissances et d'humanité auprès des citoyen.nes indésirables. Ce qui n'est pas dans rappeler le Brésil contemporain...
Beau film de cinéma (à regarder, c'est très agréable, coloré, jaune, ensoleillé), L'agent secret est aussi un beau film sur le cinéma. Hommage direct aux Dents de la mer et au cinéma des années 70, qui a bercé la jeunesse du cinéaste (une inspiration possible et partielle de Panic sur Florida Beach n'est pas à exclure), hommage à la salle de cinéma et à la cabine de projection que la dernière scène réinvente de la plus belle des manière, L'agent secret est sans doute l'une des propositions visuelles et narratives les plus stimulantes de l'année. D'habitude, j'aime pas les puzzles, mais là, je me suis laisser surprendre.