L’Agent secret est un réel bijou cinématographique qui s’inscrit dans le style du thriller paranoïaque du Nouvel Hollywood. Le film a une structure intéressante, car on suit le récit comme quelqu’un qui explore des archives à la fois visuelles et sonores. Progressivement, on comprend pourquoi l’homme est poursuivi et pourquoi il se trouve dans une situation critique pour sa vie. Ce n’est qu’en plein milieu de l’œuvre que l’on apprend qu’une femme enquête, au temps présent, sur cette affaire des années 1970 pendant la dictature brésilienne. Cela renforce la volonté d’enquête et de fouillage propre à l’ouvrage de son auteur. Il applique l’idée en dévoilant la narration par strates et en créant des ruptures sonores, des ellipses, des allers-retours dans le temps, des morceaux, des trous, etc. comme si on lisait une petite cassette qu’on rembobine, avance et recule. De ce fait, les détails sont précis et rigoureux, tandis que la reconstitution a un charme vibrant et très vivant. Par son grain d’image, ses couleurs chaleureuses et ses décrochages sensoriels, Mendonça Filho nous immerge dans cette époque. Quand je parle de décrochage, c’est à propos de ces moments suspendus dans le temps où la musique nous entraîne dans un flux lancinant, mais aussi tendu.
Comme j’ai pu le lire, c’est une œuvre protéiforme et hybride qui lorgne vers le fantastique, l’horreur, le tropicalisme, le folklore et l’onirisme. C’est également une chronique intimiste du quotidien de Recife. On y aperçoit tout son environnement, son architecture, sa population, ses visages marqués, sa joie de vivre, ses carnavals, etc. C’est sûrement ce que j’ai préféré dans le film, ainsi que les scènes axées sur le suspense et la tension, comme ce super jeu de chat et de souris entre le personnage principal et le tueur à gages vers la fin du film. L’Agent secret est aussi rempli de références et de clins d’œil qui ne sont pas là pour faire du fétichisme, mais pour mettre en avant un lien et une connexion de ce temps perdu au temps présent, à travers notamment la figure des Dents de la mer. Le présent est lié par le sang à ce passé trouble que le réalisateur compose avec ses souvenirs et ses recherches documentaires. Le centre de don de sang où travaille le fils était la salle de cinéma où il a vu le film de Spielberg. C’est donc le sang de cet espace-temps, mais aussi le sang qui a coulé. Mais il y a un côté quasiment paradoxal, puisque le cinéaste exprime une forme de nostalgie où la joie était présente malgré la dictature.
Même si le film aurait mérité un peu plus de subtilité, L’Agent secret reste une œuvre m'ayant agréablement plu, car elle s’amuse avec ses codes : le personnage n’est pas un réel agent secret, puisqu’il le devient par inadvertance. Il doit jouer l’agent secret à cause de la menace de mort qui pèse sur lui. Pour cela, l’auteur retranscrit bien ce monde d'oppression où chacun devient agent secret à cause d'une surveillance accrue. C'est un univers de duperies, de faux semblants, d'intranquillité, de violence et de corruption que le réalisateur filme avec une maîtrise technique dense et déployée.