Remonter aux origines de la filmographie de Kurosawa révèle son talent pour évoquer ses contemporains ainsi qu’un flair inné pour dénicher les comédiens de talent. Bien avant la prestigieuse collaboration qu’on connait, ce film réunit déjà, en 1946, les grands Mifune et Shimura dans un duo fantastique.
La gueule d’ange yakusa (Mifune) se voit contrainte de s’imposer les services d’un médecin colérique et porté sur la bouteille (Shimura). Dans cette association mal assortie, chacun a donc sa part d’ombre, et nul ne consent à céder du terrain à celui qui d’un côté frappe, de l’autre éructe.
En extension de leurs orageuses rencontres, le quartier qui les entoure est dévoré par une gigantesque mare d’eau croupie, métaphore maladive de la tuberculose qui ronge le caïd, mais aussi des activités criminelles qui gangrènent le quartier.
Film sur la rédemption et tragédie sur l’impossibilité de totalement s’extraire, qui d’une dépendance, qui d’un cercle mafieux, L’Ange Ivre bénéficie de toute la finesse et l’empathie de Kurosawa pour ses personnages. Complexes, attachants dans leurs contradictions, chaque individu tente à sa manière d’infléchir les lois d’un milieu qui résiste de toute son inertie. Le passé menace à travers la sortie de prison d’un criminel, le futur affirme l’avancée de la maladie, tandis que le présent se délite et révèle les signes violents de la fin du règne, dans les bars, au dancing, dans la rue. A de nombreuses reprises, la rechute et le retour du tragique ponctuent ce parcours qui semblait se diriger vers la lumière et ne sera qu’une descente d’autant plus infernale qu’elle s’accompagne d’une lucidité croissante.
Autour des deux personnages complémentaires, la figure féminine se décline : la mante religieuse, qui acte le passage de relai d’un chef de quartier à un autre ; l’ancienne victime traumatisée sur la voie de la rédemption (l’assistante du médecin) mais rattrapée par son passé : dans cet univers binaire, il faut choisir son camp, celui des criminels ou des victimes.
Crescendo dense et rageur vers les abimes, L’ange ivre converge vers un affrontement grotesque et violent, où les deux caïds sur vautrent dans la peinture, s’échangent et perdent tour à tour leur lame sans parvenir à garde une contenance ou une quelconque prestance.
L’échec semble donc être celui qui conclura Vivre, dans un autre registre. Mais avec la même finesse, Kurosawa substitue à la mort spectaculaire du protagoniste la rémission discrète et solaire d’un personnage secondaire, une jeune fille de 17 ans sauvée par les soins du médecin.
La mare est toujours là, et elle en fait le tour en courant pour lui annoncer la nouvelle, dans ce panorama urbain dont le cinéaste a le secret, aussi désenchanté que puissamment humaniste.

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Sergent_Pepper
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le 7 janv. 2015

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Sergent_Pepper

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