''L'argent'' – 1928 de Marcel L'Herbier est un opus dont le sujet passe au second plan, tant sa forme captive ; l'on est d'emblée happé par les mouvements de caméra et les cadrages : travellings avant, arrière, latéraux, circulaires –les plus spectaculaires–, suivi d'acteur camera-à-l'épaule, plongées, contre-plongées, plongées zénithales, gros plans ; des effets spéciaux habiles et pleins de sens – le reflet de l'avion dans la vitre derrière laquelle Line s'angoisse –, les jeux d'ombres dans l'appartement immaculé de la Baronne : poissons gigantesques, joueurs d'argent.
Le noir et blanc est tenu de bout en bout, sans filtres de couleur jaune, bleu, rouge, verts qui faisaient partie des codes cinématographiques des années 20 – et gâchent certaines séquences de ''L'inhumaine'' –, l'impression parfois de regarder un film des années 40.
L'Herbier en avance sur son temps de dix ans et plus.
Le jeu des acteurs n'est pas trop outré, presque crédible pour certains – Artaud surtout –, à l'exception de Marie Glory qui grimace et se tord beaucoup. Pierre Alcover campe un Saccard ambigu qui paraît au final moins perfide que son rival Gunderman, le "bon" financier. Le scénario reste parfois confus – pourquoi la Baronne Sandorf espère-t-elle tirer profit de la ruine de Saccard ? pourquoi empêche-t-elle Line de tirer sur lui ? – mais ça n'a que peu d'importance.
On pourra relever chez L'Herbier une prédilection pour les thèmes misogynes : la femme est par qui le malheur arrive, que ce soit Line l'oie blanche corruptible, la Méchain, méchante boursicoteuse, la Baronne Sandorf l'intrigante avide – Brigitte Helm au regard pervers, la Maria/androïde de Metropolis devenue femme fatale accomplie. Déjà dans "L'inhumaine", L'Herbier ne filmait-il pas une diva toxique ?
Quoi qu'il en soit, et malgré les deux heures et demi de métrage, on reste estourbi par le rythme et la créativité visuelle de cet opus majeur.