"The wifes of Stepford" – 1975 de Bryan Forbes, est une fable moderne tirée du roman de Ira Levin publié au début des années 70, en pleine période de libération des mœurs.
Le métrage réussit à instiller progressivement le malaise en introduisant par touches le dérèglement au seins d'une famille new-yorkaise, moderne sous tous rapports, venue s'installer dans le bourg idyllique de Stepford, Massachusetts, où toute émancipation féminine paraît s'être volatilisée.
Le trouble est introduit par des dissonances de comportements sociaux qui peuvent paraître anodines mais suggèrent que quelque chose est à l'oeuvre, d'indéfinissable mais de mauvais – la réception des membres du club masculin chez les nouveaux venus, où l'un dessine le portrait de la maîtresse de maison pendant une conversation parfaitement ennuyeuse, ou plus tard le mari de Joanna introduisant les membres du club dans l'intimité de la chambre à coucher de leur couple.
Ce qui est habile est que l'attitude de tous les hommes devient vaguement menaçante, y compris hors de Stepford, lorsque par exemple Joanna et son encore-amie Bobbie vont consulter l'ancien petit ami chimiste de Joanna sur l'analyse de l'eau du village que Bobbie soupçonne d'être empoisonnée. Le changement d'attitude des épouses intrigue et alerte tant qu'il reste incertain ou brouillé – la séquence de la réception des voisins ou encore la première séance de réunion des femmes.
Dommage que le récit, qui aurait pu rester purement psychologique et paranoïaque, d'autant plus inquiétant, bascule finalement dans un dénouement science-fictif de remplacement technologique et féminicide des épouses, une explication autant matérielle que fantastique.
Pourtant, ce défaut offre aujourd'hui une lecture contemporaine possible de l'opus : Stepford, nom inventé, peut faire penser à un jeu de mot : une contraction de « step for(war)d », un « pas en avant ». Ira Levin aurait pu vouloir par un tel undestatement, prévenir contre un retour prochain à l'ordre patriarcal pur et dur après le libéralisme sociétal, féministe et gauchisant des années 60-70. Visionné aujourd'hui, à la fin du premier quart du XXIe siècle, siècle de violence et de régression du droit, des libertés et de la démocratie, le film de Forbes – tout autant que le roman de Levin – peut se regarder façon mise en garde contre ce « pas en avant » promis par le capitalisme numérique, avec ses algorithmes et ses IA, qui n'est en réalité qu'une promesse d'assujetissement complet d'une part de l'humanité par une soif de puissance dérivant vers le masculinisme et le trans-humanisme.
Katharine Ross est attachante dans le rôle de la femme urbaine transplantée au sein du rêve américain bucolique et aux dérèglements qui s'ensuivent. Et puis le film a cette esthétique bourgeois-bohême des années 70 pré-numériques, qui étonne par les tenues vestimentaires sans tabou et les immenses breaks carrossés de bois : plaisir des yeux.