Un cauchemar kafkaïen : voilà ce qu'a cherché à créer Christian de Chalonge (CdC) dès son ouverture, assez brillante. Un grand espace à la lumière froide (ancêtre des open spaces ?) où attendent des cadres en costard qui se lamentent sur leur sort. Parmi eux, Henri Rainier, incarné par Jean-Louis Trintignant. Flash back : on le découvre assistant médusé à sa révocation par le CA de l'entreprise, au bout d'une longue table cernée par l'obscurité. Puis récupérer ses cartons avec toutes ses affaires - enfin presque toutes, certaines étant conservées de force par l'entreprise. Puis quitter les locaux somptueux de la banque - on dirait presque une galerie du Louvres ! - suivi par une étrange boule qui dévale les escaliers à sa suite. Classiquement, il ne dit rien à sa famille qui part insouciante en vacances d'été.
On assiste alors aux entretiens d'embauche de Rainier. Le premier tour est d'un genre spécial : le candidat est seul dans une pièce toute blanche, une femme placée derrière une glace sans tain lui pose des questions, qu'il reçoit par un haut-parleur. Le tapis blanc, usé, que Rainier déchiquète en répondant, exprime bien sa nervosité. Au bout d'un certain temps, sa principale requête est de voir cette femme qui lui pose des questions ! Une femme entre alors, mais ce n'est pas l'inquisitrice : on continue à l'entendre par les haut-parleurs. Une idée assez savoureuse. Rainier aura ensuite affaire au staff de cette banque à laquelle il postule.
Le savant montage alterné entre ces scènes et celles qui ont amené à la déchéance de Rainier, en mélangeant les temporalités, donne bien l'impression d'un mauvais rêve. S'y ajoutent de beaux plans de couloirs vides ou de colonnades qui accentuent cette impression d'enfermement. Rainier est Joseph K., se débattant comme un diable avec un système dont il comprend peu à peu qu'il l'a utilisé comme fusible. Une histoire d'escroquerie de petits épargnants inspirée d'un fait réel. Face à cet homme pris au piège, l'escroc, un certain Claude Chevalier d'Aven (quel nom ! on va le nommer CCA), dégage une impression de liberté. Claude Brasseur campe un personnage souriant et décontracté alors que Rainier - à l'instar de tous les banquiers - est sans cesse crispé et sur le qui-vive. CCA, c'est l'audace sans foi ni loi face au conservatisme des banquiers, tout autant sans foi ni loi.
Notre héros va vite comprendre que Miremant, le boss incarné par Michel Serrault, a utilisé cette magouille pour s'enrichir personnellement. La clef du truc, c'est un mystérieux ordre de virement en blanc que CCA lui a signé. C'est là que le film tourne mal : toute cette histoire est passablement tarabiscotée, et de surcroît peu crédible. On comprend mal que la banque ait conservé dans ses archives un document aussi compromettant, et qu'elle ne le récupère pas immédiatement en constatant son importance ! La scène où Rainier, qui s'est enfermé dans les Archives, cherche le précieux document alors que les big boss attendent toute la nuit est tout aussi invraisemblable. La seule menace d'alerter la presse ne suffit pas à justifier qu'ils n'appellent pas la police...
Quelques autres personnages interviennent : un chef-"ami" qui s'avère avoir copieusement trahi Rainier (François Perrot), une syndicaliste nommée Arlette (les moins de 40 ans comprendront l'allusion), la femme de Rainier, jouée par Catherine Deneuve... Et là, paf, parenthèse, car il faut parler du male gaze, comme pour tant de films des années 70. L'unique femme importante n'a aucun rôle actif dans le film, elle s'occupe des enfants, au besoin conseille son mari, les choses sérieuses se voient entre messieurs en costume-cravate. Ne nous plaignons pas, Cécile sait conduire une voiture avec une remorque, elle travaille - on voit passer un vague job de traductrice - et fait même le barbecue ! Un détail probablement à visée progressiste de la part de CdC, qui fait un peu sourire en 2023. Arlette est un peu mieux pourvue par le scénario mais elle reste un personnage secondaire. Ce déséquilibre ne manque pas de choquer aujourd'hui, ce qui est très bon signe. Fin de la parenthèse.
Passée, donc, cette ouverture brillante, le film verse dans l'académisme, aussi bien formellement que dans son scénario : la victime d'un système qui en triomphe par son obstination et son énergie vous a un parfum de mille fois vu. Certes, L'argent des autres ne s'achève pas tout à fait en happy ending : si Mermant se retrouve au tribunal, il s'en sort au terme du procès, nullement kafkaïen. Plus intéressant, l'ultime scène du film : elle montre que Rainier et son ex-ennemi se sont associés pour ouvrir une école de relations publiques. Les deux lascars ont appris de l'expérience L'héritage foncier : leur nouvelle affaire est basée sur le mensonge. Pour l'exprimer, CdC nous donne à voir Rainier vantant le Pétrus qu'on vient de lui servir comme un très bon cru, avant de conclure sur... des verres d'eau. Aussi absurde que le début, et donc très cohérent.
C'est entre les deux, en un long ventre mou qui m'a vu piquer du nez, que le bât blesse, et que le film se démarque de son modèle kafkaïen : contrairement à ce que raconte le Procès, Rainier comprend ce qui lui arrive, il n'est pas confronté à l'angoissante absurdité de l'arbitraire. Atmosphère kafkaïenne donc, mais propos bien moins puissant. Voyez plutôt l'extravagante adaptation du roman par Orson Welles.
6,5