En 1993, après la chute du mur de Berlin, la Belge Chantal Akerman capturait la réalité et la mutation des anciens territoires soviétiques en réalisant, à mon avis, l'un de ses plus beaux films : "D'Est".
Je ne sais pas si elle avait filmé en Bulgarie (pays membre du bloc soviétique à l'époque), mais c'est tout comme : "D'Est" est le portrait de n'importe quel pays dudit bloc soviétique.
Trente ans plus tard, une autre femme (hasard ?), l'Allemande Valeska Grisebach, filme la Bulgarie avec autant de justesse qu'Akerman filmait l'URSS. Si, formellement, les deux films sont très différents (la très regrettée cinéaste belge avait réalisé un documentaire, l'Allemande une fiction), le résultat est le même : grand. Très, très grand.
Cela dit, durant le film, je me suis plusieurs fois demandé si Grisebach n'aurait pas mieux fait de réaliser un documentaire. Elle a tourné son film seulement avec des acteurs amateurs, des Bulgares vivant dans la partie orientale de leur pays, tout près de la frontière bulgaro-turque, un espace géographique qu'elle connaît manifestement très bien. Mais, au final, elle a eu parfaitement raison d'en faire une fiction. Et quelle fiction !
Une des moins aimables qui soient. Sa démarche, au fond, est très straubienne : tout comme les Straub tournaient avec des acteurs amateurs italiens (avec lesquels, dans un premier temps, ils montaient des pièces de théâtre qu'ils transposaient ensuite au cinéma), Grisebach documente la réalité quotidienne des habitants de ce coin d'Europe sans la moindre fioriture (je ne pense pas qu'il existe beaucoup de films qui placent au centre une femme d'une bonne cinquantaine d'années sans la maquiller une seule fois !).
Et si l'on admet que, par nature, le cinéma est un art plutôt onirique, j'ai rarement vu un grand film qui le soit aussi peu ou, plus exactement, un onirisme noir que le film constitue pour lui. C'est probablement de là qu'il faut partir pour comprendre le magnifique titre du film.
Et un mystère demeure : je ne vois pas très bien qui, au sein du jury du dernier Festival de Cannes, a défendu le film pour qu'il obtienne le Prix du Jury. Mais bravo à celle ou celui qui l'a fait. Car je pense qu'en salles (le film dure 2 h 45 et, scénaristiquement, il ne s'y produit littéralement aucun surgissement : nous étions dix dans la salle, le jour même de sa sortie, et trois spectateurs l'ont quittée en cours de projection), il n'aura aucun succès.
Mais si l'on aime le cinéma, "L'Aventure rêvée" est indispensable. Et l'une des rares preuves de ce que les Straub entendaient par cette phrase : « Le cinéma n'existe pas en soi, il n'est pas un langage. Il est un instrument d'analyse, et c'est tout. Il ne doit pas devenir une fin en soi »
PS : Étant quelqu'un qui a douloureusement vécu le moment du changement de système dans les pays du bloc soviétique (les années 1990, période qui est non seulement évoquée durant le film mais qui constitue, au fond, son véritable sujet), je considère "L'Aventure rêvée" comme l'un des trois plus beaux films de l'histoire du cinéma consacrés à cette partie de l'histoire des pays de l'Est. Les deux autres étant "La Sentinelle" de Desplechin et "D'Est" d'Akerman : une trilogie !
PS 2 : Bien entendu que je vais le revoir
PS 3 : Revu ! Et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu'il a un petit frère, justement le n°1 de mon top de l'an dernier ("Eephus" de Carson Lund, film qui est resté en tête de ma liste tout au long de l'année puisqu'il est sorti dès les premiers jours de janvier). Pas seulement parce que c'est le seul film que j'ai revu au cinéma, mais aussi pour sa mise en scène : les deux films partagent une mise en scène faussement conventionnelle (ça va assez vite, les plans ne s’installe pas) et, surtout, une même manière de filmer des communautés que leurs cinéastes respectifs connaissent intimement. Tout comme Lund est manifestement un véritable passionné de baseball, Grisebach est passionnée par la Bulgarie, et plus précisément par cette région orientale du pays où plusieurs cultures coexistent.
Grand grand film !