L'Émigrant
7.5
L'Émigrant

Court-métrage de Charlie Chaplin (1917)

Ou quand le burlesque rencontre la critique sociale:


pour un spectateur d'aujourd'hui, la dénonciation de la fausseté du rêve américain pourrait ne pas être très surprenante, tant ce dernier a déjà été démonté et conchié dans tous les sens par les plus grands artistes de "The Land of Liberty" au cours du siècle dernier (Steinbeck et Hopper, pour n'en citer que deux).


Il n'empêche que Chaplin fut un des premiers à le faire; et que même aujourd'hui, son message reste crédible. C'est que Chaplin a une manière bien à lui de pointer du doigt ce qui le dérange: ces passages, aussi bien sur le bateau qu'à terre, montrant des migrants ruinés, moralement au bout du rouleau, maltraités par les représentants de l'autorité, sont toujours présentés avec la légèreté et le cabotinage jusqu'alors propres aux courts-métrages de Chaplin, alliant ainsi le rire et les larmes; le discours sociétal passe d'autant bien ici qu'il est montré sans que l'on appuie gratuitement dessus, avec une certaine légèreté qui vient contrebalancer le drame; les aventures de Charlot pour récupérer une minable petite pièce dans le but de payer un simple repas valent à ce sujet leur pesant d'or: tant de prises de risques pour une piécette (qui, de plus, s'avérera être fausse) et toute la misère sociale de l'époque nous éclate en pleine face.


Mais, plus personnel encore que cette vision burlesco-tragique des choses, on tient ici un personnage stupéfiant, car déjà très grand, peut-être même plus grand que ce court qu'il porte sur ses frêles épaules: même au sein de sa propre diégèse, le personnage de Charlot apparaît d'emblée comme un gros inadapté social, qui ne parvient pas à adopter des règles sociales pourtant évidentes pour la plupart de ses contemporains: il ne sait ni lancer les dés, ni battre les cartes, ni manger avec une cuillère, comme tout le monde, et même lorsque ses actes maladroits partent d'une bonne intention, ils paraissent toujours louches aux yeux des autres (voir ce passage où, tentant avec une discrétion toute relative de glisser quelques billets dans la poche d'une jeune femme ayant perdu argent, Charlot se voit accosté par un matelot qui le prend pour un "pickpoket". En revanche, le vrai "pickpoket", qui a bel et bien dérobé l'argent de la demoiselle, ne sera jamais attrapé. Cherchez l'erreur...) Parfois même, il ne peut concevoir ces mêmes règles et se met, l'air de rien, à les questionner: il ne comprend pas, par exemple, pourquoi ce serveur peu commode exige de lui qu'il enlève son chapeau dans le restaurant; et lorsqu'un client aussi à sec que lui financièrement se fera virer, il ne lui viendra pas en aide, mais demandera tout de même les raisons de ce renvoi (là où les autres clients se sont contentés de regarder la scène sans réagir).


Ce qui est subversif dans ce court-métrage, ce n'est donc pas seulement ce qu'il dénonce avec une ironie amère, mais aussi son personnage principal, qui par son caractère "outsider", semble déjà prêt à bouleverser une société entière. La suite, on la connaît tous.

DanyB
8
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le 27 mai 2018

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Dany Selwyn

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7

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