La problématique de L'Etabli sert d'écho via le cinéma français dit social : il serait l'acteur majeur pour dénoncer les injustices sociales dans le monde du travail. Mais ce cinéma, comme le personnage principal, reste en décalage avec le monde ouvrier, et alors qu'il se pense à la tête d'une révolution, il se retrouve très vite dépassé par des nuances auxquelles il ne s'attendait pas forcément. Là-dessus, le film est malin et parfois très touchant, dommage que le reste ne suive pas plus, à cause d'une mise en scène manquant cruellement de rythme et d'aplomb.
L'idéologie instable auquel fait face notre Robert permet au réalisateur de rendre compte d'un désespoir chez les ouvriers de l'époque à trouver du travail et à le garder. Par conséquent, la volonté de faire grève n'est pas unanime, savoir qu'il y a un infiltré bourgeois en dérange beaucoup, car se joue la question du décalage social (le bourgeois a beau rêver d'une révolution, il fait le choix de travailler à l'usine, alors que l'ouvrier pauvre et prolétaire survit et n'a aucune liberté) et tout est globalement très intéressant et dans le film et certaines scènes sont marquantes de par le contraste marqué par ces différences dans les prises de position. La séquence notamment où les ouvriers choisissant de continuer de travailler se retrouvent désemparés face à leurs collègues grévistes. Le conflit interne apporte une nuance qui évite le film de tomber dans un propos qui serait dirigiste et un peu manichéen.
Mais malgré cette subtilité dans l'écriture et les problématiques intéressantes que ça soulève, la mise en scène a du mal à suivre et manque de rythme et d'une patte vraiment personnelle. La voix off de Robert, citant très certainement le livre dont il est inspiré, explicite parfois des scènes qui se suffisent pourtant à elles-mêmes. La musique presque omniprésente plombe aussi les quelques moments de doute, de joie, de désespoir.. Quant au développement des personnages, difficile d'y voir autre chose qu'une masse à laquelle on a donné des visages, mais pas vraiment des personnalités marquantes, à l'exception du personnage d'Ali, brillant de justesse et de nuance. la faute aussi à des dialogues peut-être trop écrits, des échanges qui ne sonnent pas forcément justes.
C'est dommage car L'Etabli apporte cette contradiction entre le bourgeois voulant aider mais qui se retrouve face à des ouvriers qui ne sont pas forcément en accord avec ça. Une lutte des classe en pleine usine et plein mouvement social, qu'il aurait été intéressant de davantage creuser plutôt que de se concentrer sur Robert qui, cela dit, vire au second plan au moment des premières journées de grève, ce qui est aussi une idée de mise en scène intéressante. Swann Arlaud arrive par ailleurs à le jouer justement, sans en fait trop, pour apporter au personnage sa part de doutes et de peurs intérieures. Mais ça ne prend jamais vraiment, ça reste un peu en surface et les quelques moments touchants sont dus à ces ouvriers perdus, ne sachant pas quoi décider. Le fait de les sentir emprisonner dans leur volonté était un concept génial, dommage qu'il ne soit pas plus exploité.
Le film reste sympathique néanmoins. Pour ces visages, ces conditions sociales, la sévérité des patrons. Et surtout, pour la prise de conscience qu'il apporte : à savoir que tout cela a beau se passer à la fin des années 60, toutes les problématiques soulevées n'ont jamais été autant d'actualité.