Il fallait oser : alors que Visconti lui-même s’était cassé les dents sur l’adaptation du roman de Camus, Ozon affronte l’édifice culte, imposé à des générations entières par les profs de français (dont votre humble serviteur).
Le culte suppose évidemment une approche singulière, qui évitera les attendus trop évidents, en se posant la question cruciale : comment rendre, à l’écran, l’écriture blanche de son auteur ? Ces phrases courtes, rivées à l’essentiel, débarrassées des oripeaux de la littérature, sont l’identité remarquable de l’Etranger : sa voix, son comportement, sa philosophie. On s’attend donc, en toute logique à une voix off qui, dès l’ouverture, nous gratifierait de cette célébrissime première phrase, « Aujourd’hui maman est morte ». Qui n’adviendra pas.
Ozon transfère le style de Camus à une logique limpide : celle d’un individu qui se résume à ses actes, et a le bon goût de se taire lorsqu’il n’a rien à dire. Un aveu d’incompréhension supplémentaire, qui regarde souvent de l’extérieur celui qui s’exprimait à la première personne dans le livre. La mise en scène travaille cette distance, que ce soit dans les balances de point creusant l’écart entre l’individu et son environnement, le contraste du noir et blanc, ou la dilatation de séquences silencieuses pour figurer l’inhabilité du monde. Toute la première partie restitue avec pertinence le quotidien de Meursault, et cet apparent détachement porté avec intensité par Benjamin Voisin, qui se fonde avant tout sur cette valeur consistant à ne jamais mentir, ou céder à des conventions qui pourraient relever d’un jeu social factice. Le lien au monde par les sens, essentiel dans le livre, est ici préservé, dans la place accordée à la chaleur dans l’image surexposée, et le lien à Marie où les corps prennent le relais de ce que les mots peineraient à définir. On peut certes se questionner sur la tension homoérotique ajoutée lors de la scène du meurtre, mais Ozon maintient cette approche sensitive, qui se poursuivra dans les lieux clos de la seconde partie, dans le lien à la pierre, la lumière ou l’air ambiant.
Cette volonté de restituer le style de l’œuvre n’empêche pas certains écarts. Outre les coupes indispensables (surtout dans la deuxième partie, où toute l’enquête avec le juge d’instruction est occultée), Ozon ne manque pas de regarder un roman écrit il y a 80 ans avec quelques distances : celle du regard colonial, évidemment, que ce soit dans la séquence d’ouverture pastichant les actualités cinématographiques de l’époque, et l’insistance sur la sœur de la victime, ce fameux Arabe dénué de nom, qu’un épilogue permettra d’identifier, dans une passerelle assez nette avec le projet littéraire de Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête. Celle, aussi, du regard sur la femme, accordant à Marie (Rebecca Marder, elle aussi très convaincante) une place plus importante et, surtout, une voix lors de la lecture d’une lettre, alors que le portrait de Raymond (Piere Lottin, excellent) cristallise toute les dérives de la masculinité.
Ozon sait en somme trouver un certain point d’équilibre : s’il s’approprie les thématiques et les donne à voir depuis la sensibilité de son époque, il maintient avant tout la distance face à un personnage qu’il admet ne pas entièrement comprendre. Et c’est ce maintien de l’opacité qui donne réellement chair à un film, comme si l’aveu d’échec face à ce protagoniste/concept reflétait celui de la société, incapable de le comprendre, l’intégrer, pour finalement souhaiter le voir disparaître. Les aménagements narratifs permettant de transcrire la voix de Meursault par le biais d’échanges (le récit du fait divers à Marie, le rêve pour celui de l’exécution vue par le père) artificialisent un peu la linéarité du récit. Mais l’échange final avec l’aumônier, qui place enfin au premier plan le sujet de la religion, mis de coté jusqu’alors, renoue avec l’ampleur du roman. Car Ozon sait aussi s’effacer lorsque Camus se fait plus lyrique, laissant son écriture reprendre ses droits dans deux séquences cruciales : celle du meurtre, et celle de la fin apaisée. Deux épilogues, en somme, où on laisse la parole à celui qui, « sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité ».
(7.5/10)