Que c’est dur d’adapter parfaitement une œuvre, à en croire les lourds échecs comme certaines transpositions littéraires récentes ; et pourtant, l’adaptation parfaite existe, et c’est celle-ci de François Ozon. L’Étranger de Camus est un chef-d’œuvre de l’absurde : Meursault vit dans un monde dénué de tout sens, où même la moralité ne veut rien dire. Une existence faite de sensations, les seules d’ailleurs qui peuvent le toucher, comme la caresse du soleil, sa force aussi parfois éreintante.
Ce soleil qui le poussera à tuer cet « Arabe » sans qu’il ne puisse expliquer ce geste insensé.
Permettez-moi de citer cet extrait sublime de Camus, retranscrit à l’identique dans le film par la voix du narrateur :
« C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un soufflé épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. »
Les acteurs sont remarquables : Pierre Lottin, l’acteur des Tuche, qui joue Raymond Sintès, a trouvé un rôle à sa mesure. Sans parler évidemment de la performance exceptionnelle de Benjamin Voisin, qui incarne Meursault à la perfection.
Que reproche-t-on à Meursault, d’ailleurs ? Pas d’avoir tué un Arabe, mais d’avoir enterré sa mère « avec un cœur de criminel ».
Adapter, pour moi, c’est se mettre au service de l’auteur et jamais jouer sa propre partition. C’est pourquoi je mets sans ciller mon premier dix, car on ne peut espérer mieux d’une adaptation dont le roman – je l’ai relu après pour comparer – est surtout une introspection mentale.
Adaptation en noir et blanc qui ne trahit jamais la chaleur du ciel d’Oran : un grand bravo.