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L’avis sans spoil : Un classique… à voir ? La suite aura du spoil sans balise, vous êtes prévenu-e-s. -
- Trop fort ce Ford -
Au plus je vois de films de John Ford, au plus je les sépare en deux catégories. Les films naturels et les films où il veut trop fort arriver à quelque chose. Dans les deux cas, toutes les qualités fordienne sont là : l’attention du détail, l’amour de gens, etc., la liste est longue. Mais dans certains les plans sont trop appuyés, le montage un peu trop lent, les acteurs au bord du surjeu. Ces films – souvent parlants – semblent encore englués dans les codes du muet. Presque un retour en arrière. Alors que pour d’autres le film s’écoule naturellement et semble étonnamment moderne et précurseur.
À titre d’exemple Dans les trop forcés : Qu’elle était verte ma vallée, Le fils du désert (même si c’est peut-être voulu). Dans les naturels : My Darling Clementine, Vers sa destinée, Les raisins de la colère. Paradoxalement, ce sont ses films muets qui me semblent les plus modernes (bien qu’il y ait le très appuyé « Cheval de fer »…).
Tout ça pour dire que « L’homme tranquille » est dans la mauvaise catégorie. Ou plus exactement un peu entre les deux mais tombant dans la mauvaise. Bien qu’il fasse explicitement référence à la pose pour les photos (et sans doute aussi à la peinture) et que les plans de la fin soient une volonté évidente plutôt qu’une erreur, je n’en pouvais plus.
J’avais l’impression d’être dans la petite maison dans la prairie en Irlande ou dans un Disney. Ce qui n’est pas totalement honteux et permet au passage d’imaginer une influence de Ford sur Disney. Mais c’est un peu cucul...
- Rosse et Rouquine -
Reste la présence d’O’Hara à l’écran qui fait rentrer un vent de liberté sauvage chaque fois qu’elle fait irruption dans l’image. C’est dû à sa présence et à son jeu, mais aussi aux grandes qualités de réalisateur de Ford, bien entendu. Car c’est un choix, et le meilleur du film. Et peut-être même que ce que je reproche au film, son côté trop posé, permet aux apparitions d’O’Hara d’être encore plus vivantes. C’est peut-être un autre choix de réalisation, qui sait...
John Wayne continue de m’étonner au plus je le vois dans différents films. Lui que j’avais cantonné à un jeu monotone (après réflexion, j’ai du le figer dans Rio Bravo que j’ai trop vu), m’éblouis de plus en plus. N’étant pas particulièrement fan de lui physiquement, je parle vraiment de sa présence à l’écran et de son jeu d’acteur.
Tant mieux, ce sont les deux acteurs principaux du film et la raison de ma relative bonne note. Il y a bien la galerie de seconds rôles savoureux et d’acteurs qu’on aime tant comme Mildred Natwick sans lesquels un Ford ne serait pas un Ford. Mais l’ensemble m’a paru bien daté…
- L’abus de femme est dangereux pour la santé -
… Surtout la sienne.
Reste la séquence pénible façon homme des cavernes où la femme se fait traîner sur huit kilomètres, dans une humiliation publique grandissante. Tout ça est supposé être drôle, c’était glauque pour ma part.
Je ne réduirai pas le film, ni l’œuvre de Ford à une vision simpliste. Il met toujours des femmes fortes, et même souvent plusieurs, dans ses films. Le personnage d’O’Hara a d’ailleurs une séquence formidable où elle affirme la dignité à laquelle elle tient même si c’est une dignité enfermée dans le système de la dot. Elle envoie aussi quelques coups et soulève même une jarre en grès, dangereusement lourde, qu’elle est prête à lancer à la tête de (son frère ou du perso de Sean ?). Elle ne se laisse pas faire !
Disons que ça marche dans le monde enchanté de Ford où tout est un peu idyllique même quand ça ne l’est pas. On imagine aisément que toutes les femmes n’avaient pas forcément ce caractère, surtout devant les montagnes physiques que sont des John Wayne, des Ward Bond et des Victor McLaglen !
Je n’envisagerai pas de faire de cancel culture de ce film ni cette scène pour autant. Au contraire, c’est intéressant de voir comme les choses étaient envisagées à l’époque. Et c’est la force d’un bon classique que de pouvoir être lu autrement au gré des changement d’époques. Façon Marchand de Venise. Si cette scène, aux airs de guignol ou de commedia dell’arte ne me fait pas rire mais m’attriste, c’est peut-être qu’elle reste très réussie. Comique pour certain-e-s à un époque, et grinçante à une autre. Reste la musique un peu trop enlevée dans cette séquence qui ne laisse pas de doute sur les intentions de l’époque.
La scène où l’une des femmes de l’attroupement lui donne un bâton pour qu’il puisse battre Mary est glauque à souhait. Son sourire me devient grimace de sorcière... On passe dans du Beckett… Mais – et c’est là où Ford n’a pas d’ambiguïté – le personnage de Wayne ne s’en sert pas et le jette.
C’est là où Ford se rattrape toujours dans ce monde moche et violent. Quand il refuse la promotion du meurtre et des sévices. Il peut le décrire, jouer avec ses codes et ses réalités mais ne pas se faire complices de ses méfaits.
- Un petit coup pour la route -
La scène de bagarre finale m’a aussi déçu. Je pensais que la dot enfin obtenue, et brûlée, justement grâce à cette scène pénible de la femme traînée comme un chien, aurait pu clore le sujet et le film. Mais non, il faut une bonne bagarre de poivrots… Et collective.
Pourquoi pas, le cinéma a une longue tradition de la chose, celui de Ford en particulier mais ça ne colle pas avec la dramaturgie du personnage. Un homme enfin résolu à en découdre par amour pour sa femme mais qui est supposé avoir le dégoût du meurtre. « Aller on va se taper dessus une heure même si ça augmente le risque d’un mauvais coup... » C’est un peu n’importe quoi et ça annule toute la beauté de la scène fantasmagorique de milieu de film (il revoit le meurtre involontaire sur le ring mais avec le frère de sa femme en place du boxer tué).
C’est exutoire, ça fait rire le public mais ce n’est ni cohérent, ni appréciable pour moi. Ford n’est pas complaisant avec le pire de la société, mais pour les bagarres et l’alcool c’est toujours limite limite. Comme un addict, il s’excuse en le faisant mais ne peut pas s’empêcher de le faire.
Heureusement qu’il y a toute cette finesse sous ce poivrot bourrin sinon ce réalisateur serait impossible à suivre.
- Flamme fatale -
En terme de film, je vais préférer « La Renarde » à « L’homme tranquille ». Du point de vue du personnage féminin, c’est plus satisfaisant, même si c’est plus dramatique et désespéré. Il y a les mêmes élans sauvages dans la nature et l’actrice est mystérieusement envoûtante. Ça correspond certainement plus à ma nature, avec son côté un peu « Hauts de Hurlevent ».
Le film de Ford est peut-être au dessus mais il me plaît moins. Sauf pour une chose, assez essentielle cela dit : j’ai vraiment ressenti le désir et l’amour d’un homme pour une femme. Et ce n’est pas peu dire quand les histoires d’amour hétérosexuelles sont pléthoriques. Ce même désir pourrait tout à fait être filmé au travers des mêmes plans, avec la même intensité pour dépeindre un désir homo. Je ne dis pas qu’il y a quelque chose d’intrinsèquement différent dans le désir et l’amour sous ses différentes formes. Mais je n’ai absolument aucun attrait pour les femmes et j’ai réussi à voir à travers les yeux de Ford/Wayne. Oui, pourtant, je l’ai ressenti. Clairement. Intensément. Dans cette scène où Wayne regarde cette bergère qui semble libre et sauvage et qui le regarde en retour sans minauderie avant de disparaître comme un feu follet dans la campagne.
Et c’est une image de cinéma que je vais garder longtemps en moi.
- Bilan -
Daté, emprunté et limite quand à la vision des relations homme-femme mais avec des moments de magie réelle.
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6/10
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