Bienvenue chez Ciné-Sophia !
Il est deux heures du matin dans le métro new-yorkais. Des inconnus rentrent chez eux. Ils ont leurs soucis, leurs couples qui battent de l’aile, leurs frustrations, leurs préjugés, leurs petits arrangements avec la vie. Bref, tout ce qu’il faut pour reconstituer une société normale.
Puis deux voyous montent dans le wagon.
Joe et Artie ne veulent rien, sinon s’amuser. Ils bloquent la porte, choisissent une victime, puis une autre. Ils humilient, menacent, provoquent. Et le wagon devient peu à peu un laboratoire.
Larry Peerce ne demande pas seulement : « Que feriez-vous à leur place ? » Il pose une question beaucoup plus gênante : « Que faites-vous lorsque ce n’est pas encore votre tour ? »
C’est là que L’Incident, sorti en 1967, cesse d’être simplement un thriller urbain. Les passagers constituent une petite société américaine miniature, avec ses différences de classe, de race, d’âge, de sexualité et ses conflits intimes. Les deux voyous n’ont plus qu’à appuyer là où ça fait mal.
Et ça fait très mal.
Le dispositif est d’une simplicité redoutable : un wagon, une porte bloquée, deux agresseurs et une dizaine de personnes qui pourraient théoriquement s’unir mais préfèrent attendre que quelqu’un d’autre commence.
C’est presque une expérience de philosophie politique.
Pour Thomas Hobbes, sans autorité commune, les individus risquent de basculer dans la peur et la violence. Il aurait probablement regardé L’Incident avec intérêt, puis demandé à descendre à la prochaine station.
Car dès que l’autorité disparaît, ce ne sont pas forcément les plus nombreux qui commandent. Ce sont ceux qui osent imposer leur loi.
Joe et Artie sont deux types. Les autres sont beaucoup plus nombreux. Et pourtant, ce sont les deux types qui gouvernent.
La démocratie vient de prendre une très mauvaise correspondance.
Peerce est plus cruel encore lorsqu’il montre les passagers regarder les agressions sans intervenir.
La première victime est un homme marginal, un pauvre type dont personne ne semble se soucier. Puis les attaques se déplacent vers les autres. Un homosexuel est humilié. Un couple est déchiré publiquement. Les préjugés raciaux surgissent. Les rancœurs conjugales remontent à la surface.
À chaque fois, les autres regardent. Et se taisent.
Le film comprend alors quelque chose de très simple : la peur fonctionne beaucoup mieux lorsqu’elle isole les individus.
Joe et Artie n’ont pas besoin de battre tout le monde. Ils ont seulement besoin de faire croire à chacun qu’il est seul.
C’est là que Jean-Paul Sartre pourrait s’installer sur la banquette avec son ticket à la main.
Nous sommes libres, dirait-il. Même lorsque nous ne faisons rien, nous choisissons encore de ne rien faire.
Voilà une liberté dont on se passerait volontiers.
Parce que dans ce wagon, ne pas intervenir n’est pas l’absence de choix : c’est un choix qui laisse les autres décider à notre place.
Immanuel Kant monte à la station suivante juste avant que sa perruque ne se coince dans la fermeture des portes.
Pour lui, traiter quelqu’un comme une simple chose, un moyen à utiliser, constitue l’une des grandes fautes morales.
Joe et Artie font exactement cela.
Chaque passager devient successivement un objet de divertissement : le vieux, le faible, le gay, le Noir, la femme, le mari humilié, celui qui semble incapable de se défendre.
L’autre n’est plus une personne. Il devient une cible.
Et c’est peut-être le geste le plus effrayant du film : avant de faire mal à quelqu’un, il faut d’abord réussir à ne plus le voir comme un semblable.
Kant aurait probablement beaucoup apprécié la théorie.
Pour la pratique, il aurait sans doute tiré le signal d’alarme.
Hannah Arendt, elle, aurait regardé les spectateurs. Pas parce que L’Incident raconte la même chose que ses analyses du totalitarisme, mais parce que le film s’intéresse à cette zone grise où le mal prospère grâce à l’indifférence, à l’obéissance ou au simple désir de ne pas avoir d’ennuis.
Le mal n’a pas toujours besoin d’une armée. Parfois, il lui suffit d’un wagon où chacun baisse les yeux.
Et Peerce pousse l’expérience jusqu’à l’absurde : même lorsqu’un homme finit par se dresser contre les deux agresseurs, son courage ne transforme pas spontanément les autres en communauté. Le héros existe, mais le collectif, lui, continue de chercher sa sortie de secours.
Le plus terrible, c’est que ces gens ne sont pas innocents.
C’est ce qui rend le film plus intéressant qu’un simple récit de prise d’otages. Peerce ne remplit pas son wagon de pauvres victimes parfaites. Il y met des gens déjà divisés, déjà frustrés, parfois déjà cruels les uns envers les autres.
Le danger ne crée donc pas les fractures. Il les agrandit.
C’est une idée que le film martèle parfois lourdement — son scénario n’est pas précisément un modèle de subtilité — mais sa mise en scène, sèche, en noir et blanc, et son huis clos maintiennent une tension remarquable. Peerce avait même cherché à produire un réalisme quasi documentaire, en tournant des images clandestines du métro new-yorkais pour les intégrer au film.
Le wagon devient ainsi une photographie en mouvement de l’Amérique de 1967.
Une photographie qui, malheureusement, mord.
Et Albert Camus arrive sans son passe navigo.
Non pas parce qu’il aurait forcément oublié chez lui — l’histoire ne le précise pas, et nous refusons de fabriquer des preuves — mais parce que son idée de la révolte trouve ici une résonance évidente.
La révolte commence lorsqu’un individu dit : non.
Mais elle devient vraiment politique lorsqu’il dit : non, pas seulement pour moi. C’est précisément ce qui manque au wagon.
Chacun attend d’être personnellement menacé pour considérer que le problème le concerne. Jusqu’à ce que quelqu’un comprenne enfin que la victime d’à côté est déjà une affaire personnelle.
Le métro avance, la civilisation recule.
Voilà finalement ce que Larry Peerce fait de son wagon : une expérience de pensée sans blouse blanche.
Il retire progressivement les protections habituelles de la vie sociale : l’autorité, la distance, l’anonymat, la possibilité de fuir.
Et il regarde ce qui reste.
Pas grand-chose.
Ou plutôt : il reste le choix.
Intervenir.
Se taire.
Aider.
Regarder ailleurs.
C’est peu spectaculaire, mais c’est précisément là que réside la force du film.
Le métro continue d’avancer pendant que la civilisation, elle, semble reculer de station en station.
Et lorsque les portes s’ouvrent enfin, le problème n’est pas vraiment de savoir qui a gagné.
La vraie question est : qu’est-ce que ces gens ont découvert sur eux-mêmes pendant le trajet ?
On pourrait répondre : rien.
Et c’est peut-être le plus inquiétant.
Car L’Incident ne nous demande pas si nous sommes capables d’être des héros.
Il nous demande quelque chose de beaucoup plus embarrassant : combien de temps attendrions-nous avant de le devenir ?