Attention aux spoils (of war)
Avec la sortie du très réussi Oppenheimer il y a trois ans venait forcément la question suivante : quel serait le prochain projet de Christopher Nolan ? Le Britannique s'était en effet imposé depuis longtemps comme l'un des plus incontournables et attendus réalisateurs de la planète, que ce soit pour le public en général ou pour moi en particulier : je trouve Tenet, Dunkerque, Memento et donc Oppenheimer vraiment très bons et je vénère Inception, Interstellar et la trilogie The Dark Knight, en attendant de voir les trois qui me manquent. Les rumeurs allaient bon train : remake de la série Le Prisonnier ou du film Tonnerre de feu (ce n'étaient pas les informations qui me plaisaient le plus), film de vampires dans les années 1920... jusqu'à cette soirée du 23 décembre 2024 où l'officialisation tombait : nous aurions le droit à une nouvelle adaptation de l'Odyssée d'Homère, mythe parmi les mythes, connu de tous. Pour le passionné d'Antiquité que je suis, imaginer un tel film par un tel metteur en scène avec, Nolan oblige, une telle distribution relevait du fantasme pur, fantasme dont les racines remontent aux différents récits de la guerre de Troie (je revois encore les visages des héros présentés avant le début du livre qui m'a fait découvrir le conflit, Agamemnon vêtu de bleu et Ménélas de vert) et du retour mouvementé à Ithaque adaptés pour les enfants. Cet intérêt s'est retrouvé par la suite dans le film Troie que j'adore ou la BD du même nom qui revisitait complètement le mythe. Surtout, j'ai enfin réellement lu l’année dernière l'Iliade et l'Odyssée pour mon plus grand plaisir, d'autant plus que les aventures d'Ulysse m'ont encore plus emballé que je ne m’y attendais, notamment grâce à cette vengeance que je n'avais pas en tête. La hype était donc maximale et la lecture en ce début d'année du superbe Apologie pour Clytemnestre, que l'on pourrait qualifier de spin-off de l'œuvre d'Homère et que je ne peux que vous recommander, contribuait à l’accroître. Le 16 juillet, deux jours après une douloureuse élimination en demi-finale de Coupe du monde, le fantasme devenait réalité : moi qui avais dit que j'aimerais voir Nolan "sur un gros truc historique", j'ai été servi... Il fallait bien cela pour, à l’issue d’un deuxième visionnage, me ramener à la critique, trois ans et demi après Game of Thrones.
Je vais commencer par évoquer les reproches que j'ai à faire. J'étais heureusement au courant du premier avant la séance : il s'agit du multiculturalisme du casting. Je ne veux pas m'étendre longuement sur le sujet, surtout que Tonto défend bien le point de vue opposé dans son excellente critique ainsi que dans les commentaires de cette dernière et me tempère donc un peu, mais j'estime que des Grecs antiques doivent être plus ou moins blancs ou en tout cas méditerranéens. Je ne remets pas en cause le fait que les échanges et migrations aient pu apporter du métissage mais je doute que ce fût à ce point - je me trompe peut-être et suis ouvert à la discussion, Internet ne m'ayant pas fourni de réponse claire - et qu'Homère ait écrit ses épopées en imaginant des protagonistes noirs ou originaires d'Asie. La remarque vaut aussi pour les jumelles Hélène et Clytemnestre : qu'elles soient réelles ou non, que l’amante de Pâris soit née d'un œuf ou non, elles existent dans cet univers grec et je ne vois aucune explication plausible au fait qu'elles soient noires. L'argument de la figure mythologique ne tient pour moi que si on est alors capable de tolérer que Mardouk ou Isis par exemple soient blonds aux yeux bleus, ce qui ne serait absolument pas mon cas. Je trouve en plus que certains autres personnages comme Circé ou Calypso (alerte Pirates des Caraïbes n°1) auraient elles pu ne pas être blanches. Je veux bien accepter que défendre ces choix ne veut pas dire être un dangereux wokiste d'extrême gauche mais qu'on accepte dans ce cas que les remettre en question ne veut pas dire être un dangereux identitaire d'extrême droite... Tout ceci reste une question de principe et n'a pas entaché mon appréciation.
L'une de mes attentes majeures concernait les dieux, personnages à part entière des poèmes d'origine où ils se jouaient des hommes comme de pions (surtout dans l'Iliade c'est vrai). Je croyais qu'ils seraient de la partie à cause de rumeurs de casting (Robert Pattinson en Hermès, Robert Downey Jr. en Poséidon si Avengers n'était pas passé par là) et à la phrase d'accroche de la première affiche ("Défier les dieux") et me demandais comment ils seraient représentés, faisant confiance à Nolan qui semblait être l'homme idéal pour faire bien moins kitsch que Jason et les Argonautes et bien moins laid que Le Choc des Titans de Leterrier. J'ai par conséquent été déçu de leur presque absence puisqu'on ne voit qu'Athéna sous les traits d'une de ses prêtresses et elle n'est pas si utile que ça. Il est cependant vrai que Zeus et Poséidon, même s'ils ne sont pas physiquement présents, ont une vraie influence et qu'Ulysse les défie bien. Le choix a donc été fait de rester plutôt terre à terre et réaliste, dans la limite évidente de ce que ces aventures permettent, sans doute aussi afin de faire davantage résonner l’œuvre dans notre époque.
Quelques éléments du support d'origine manquent à l'appel : j'ai en tête la ruse d'Ulysse qui prétend s'appeler Personne lorsque le Cyclope lui demande son nom, le père du roi d'Ithaque Laërte, le charismatique roi de Pylos Nestor ou encore la princesse Nausicaa et les Phéaciens. Il n'y a pas non plus la transformation physique du héros par Athéna lors de son retour mais cela correspond au parti pris évoqué précédemment. Il était de toute façon impossible de tout mettre dans le film - qui reste dans l'ensemble très fidèle dans son déroulement au poème - et faire des choix difficiles est une obligation que chaque adaptation subit.
J'espérais que davantage de plans se démarquent même si je retiens principalement la silhouette d'Ulysse se découpant dans l'entrée de la grotte de Polyphème et les innombrables tombes des soldats achéens sur la plage de Troie. J'ai surtout un regret sur l'antre des morts (alerte Pirates des Caraïbes n°2) - au demeurant l'une des meilleures séquences du film - dont j'attendais beaucoup visuellement après ma lecture et que j'aurais aimée plus inventive sur cet aspect. J'allais écrire qu'Ulysse ne descendait même pas aux Enfers à proprement parler mais c'est en fait fidèle à Homère, ce sont les morts qui viennent à lui. Mon regret n'a ainsi peut-être pas lieu d'être... J'aurais aussi aimé voir les envoûtantes sirènes (alerte Pirates des Caraïbes n°3) de plus près mais n'oublions pas que cet épisode tient sur une seule page du livre.
Christopher Nolan a fait du maniement du temps sa marque de fabrique et se régale naturellement en reprenant la narration non linéaire d'Homère, sans rien complexifier outre-mesure comme on aurait pu le penser (j'ai par exemple cru que le vagabond qui arrive au palais au début était Ulysse rendu méconnaissable par Athéna et qu'il s'agissait donc de la fin du récit). Cela permet une alternance bienvenue entre Troie, le voyage retour et Ithaque voire Sparte et Pylos. J'ai noté lors de ma deuxième séance qu'il y avait toujours une ligne de dialogue pour assurer idéalement la transition entre Ulysse et Télémaque.
Certains passages sont remarquables de tension comme l'arrivée dans la caverne de Polyphème ou la peur d'être découverts dans le cheval tandis que d'autres se rapprochent de l'horreur avec des jumpscares (le Cyclope encore, Scylla) et surtout une authentique scène de body horror lorsque Circé transforme les compagnons d'Ulysse en porcs. La manière est en effet bien différente de ce qui viendrait naturellement à l'esprit et la magicienne est d'ailleurs elle-même étonnante, d'apparence banale - que Samantha Morton ne le prenne pas mal si elle venait à lire cette critique, moins mystérieuse et séduisante qu'à l'accoutumée.
Le sac de Troie (figurée par le village marocain d'Aït-ben-Haddou, fréquent lieu de tournage pour Hollywood avec lequel j'ai une connexion familiale) est évidemment l'un des grands moments du film, le plus spectaculaire, le plus grandiose... et avant tout le plus représentatif de ce qui est le vrai cœur de l'œuvre. Nolan se livre en effet à une réinterprétation de l'Odyssée qui actualise le propos sans trahir aucunement Homère. Ici, Ulysse est un guerrier fatigué et vidé par des années de batailles, de pillages, de meurtres, de profanations (la décapitation de la statue d'Athéna et de la prêtresse), d'errance, de traumatismes... Il n'aspire qu'à la paix et est hanté par ses actes, en particulier par la prise de Troie dont sa ruse est directement responsable. Il est lucide et fataliste dès le début de la guerre sur le constat que l'enlèvement d'Hélène n'est qu'un prétexte pour Agamemnon qui rêve d'étendre son pouvoir en brisant Troie. Son "I’ve followed Agamemnon long enough" au début du trajet retour dit tout... Cette thématique culmine dans la révélation sur les peuples de la mer, que je connaissais en tant qu’adversaires des Égyptiens, terrifiante et mystérieuse menace qui s'avère n'être autre que les Achéens eux-mêmes, semant mort et destruction sur leur passage en revenant de la guerre. J'avais aimé ce twist au premier visionnage mais il aura fallu que je lise les différents avis pour me rendre compte de son importance et revoir le film en sachant cela ne fait que renforcer sa puissance, chaque mention des peuples de la mer résonne différemment. C'est un véritable pamphlet anti-guerre, guerre qui transforme les hommes en monstres, au sens propre comme au figuré puisque ce sont ces exactions qui provoquent la haine de Circé. On voit d'ailleurs dès le cheval que jamais la guerre ne sera idéalisée, les soldats attendent trois jours les uns contre les autres dans des conditions exécrables et certains meurent noyés. Il s'agit d'un terrible effondrement civilisationnel, "To burn the walls of Troy was to burn the world-entire, including his home" et tout le monologue sensationnel qui va avec, "Our age of bronze is collapsing"... Mon père a fait le rapprochement entre le cheval enfoui dans le sable et le final de La Planète des Singes et je trouvais cette théorie très intéressante et cohérente jusqu'à ce que Nolan lui-même confirme l'inspiration. Plusieurs éléments font écho de manière manifeste à notre époque actuelle.
Tout cela justifie la modification de la fin : Ulysse laisse le trône à son fils et part honorer ses hommes tombés au combat afin de ne plus voir leur souvenir le poursuivre dans ses cauchemars comme leurs fantômes l'ont poursuivi sur la plage (alerte Pirates des Caraïbes n°4).
Comme cela avait été le cas pour Oppenheimer, les annonces de casting nous ont régalés à la fin de l'année 2024, enchaînant les noms prestigieux et très appréciés avant même que l'on sache quel serait le sujet de ce blockbuster. Le choix de Matt Damon pouvait surprendre, d'autant plus qu'on a me semble-t-il tendance à oublier qu'Ulysse est blond chez Homère, mais il correspond finalement parfaitement à ce héros vieillissant. L'interprète de Jason Bourne passe décidément une bonne partie de sa carrière à essayer de se souvenir... Anne Hathaway est entièrement crédible en Pénélope. Je trouve que sa majesté, sa beauté et son élégance renvoient tout à fait à l'idée que l'on se fait des Grecques antiques. La reine d'Ithaque, symbole absolu de la fidélité conjugale, est modernisée par un féminisme discret mais clair et efficace : "In this world, a man does what he chooses. I do what I can" et "Empty throne? I've been sitting on that empty throne for twenty years! My knowledge, my years of experience, that's all nothing compared with the bristles on your chin". La transition vers Télémaque à qui elle s'adressait en l’occurrence est parfaite, tout autant que la décision de faire jouer le prince par Tom Holland. J'avais découvert comme beaucoup le jeune Anglais chez Marvel pour qui il composait un Spider-Man particulièrement attachant qui m'avait immédiatement conquis. Je l'avais ensuite retrouvé dans des rôles plus sombres et dramatiques pour des films de plateforme malheureusement passés relativement inaperçus (Cherry, Le Diable, tout le temps). Il prouve donc ici au grand public qu'il est bien plus qu'un très sympathique et pétillant beau gosse même si on avait déjà pu le constater dans la deuxième partie de No Way Home. Il a confirmé cela deux semaines après L'Odyssée avec le formidable Brand New Day : ce mois de juillet était le sien, il n'a pas déçu et il a rejoint la liste de mes acteurs préférés.
Parmi les acteurs secondaires, John Leguizamo est celui qui sort le plus du lot. Habitué aux personnages truculents et pleins de gouaille, il joue à la perfection ce vieux serviteur aveugle qui reste d'une dignité et d'une fidélité à son maître exemplaires malgré les brimades et violences des prétendants. Jon Bernthal est un charismatique Ménélas, il est à l’instar de Tom Holland (et de Zendaya) à l’affiche des deux événements de juillet et je suis heureux que l'interprète de l'exceptionnel Punisher fasse parler de lui au cinéma. Il correspond bien davantage à l'image que l'on se fait du roi de Sparte que son homologue de Troie campé par Brendan Gleeson qui frôlait le ridicule. La remarque vaut également pour Agamemnon (Brian Cox dans le film de Petersen) mais j'ai trouvé le traitement du roi de Mycènes dans L’Odyssée assez curieux. Son armure à la Dark Vador et le fait qu'on ne voie jamais son visage lui confèrent une aura démesurée à laquelle je ne trouve qu'une seule explication : faire de lui, responsable de la guerre, conquérant dévoré par l'ambition, assassin de sa fille Iphigénie, le monstre ultime, l’incarnation de cette défaite de l'humanité abordée plus haut. J'ai mentionné l'armure donc j'en profite pour signaler que je trouve toujours dommage que les tenues, casques... ne soient pas conformes dans la mesure du possible à la réalité historique. J'ai par ailleurs pris plaisir à voir d’autres comédiens que j'aime beaucoup comme Robert Pattinson, Zendaya, Lupita Nyong'o et Charlize Theron.
En se basant sur une histoire et des péripéties servies sur un plateau et en y injectant des thématiques contemporaines, Christopher Nolan nous offre donc une œuvre grandiose - aspect accentué par la musique, parfois présente par-dessus les dialogues - et un nouvel immense film. Son succès phénoménal au box-office (qu’il soit français, américain ou mondial) permet de tirer plusieurs enseignements. Le premier est que Nolan est maintenant le seul réalisateur capable d'attirer les foules sur son seul nom, luxe dont même les plus grands rêveraient aujourd'hui. Le deuxième est que le grand public est encore capable de payer pour aller voir un péplum de trois heures - si seulement cela pouvait lancer une mode à Hollywood - et que les textes d'Homère attirent toujours, près de trois mille ans après. La sortie du film a d'ailleurs boosté les ventes du livre, ce qui est une excellente nouvelle et peut-être une lueur d'espoir dans une époque qui voit la lecture décliner. Enfin, il est indéniable qu'un tel casting qui combine stars reconnues depuis de nombreuses années et idoles de la jeune génération était autant une superbe idée artistiquement que commercialement. Vous l'aurez compris, la question est désormais la suivante : quel sera le prochain projet de Christopher Nolan ?