Parti depuis plus de dix ans de son royaume Ithaque pour mener la guerre de Troie, Ulysse (Matt Damon) se trouve chez Calypso (Charlize Theron), seul rescapé du naufrage de son navire. Pour en partir, il doit se remémorer les événements qui l’ont conduit ici. Pendant ce temps, à Ithaque, Pénélope (Anne Hathaway) lutte contre les prétendants qui veulent la convaincre de se remarier, Ulysse étant supposé mort, tandis que son fils Télémaque (Tom Holland) essaye de glaner des informations afin de prouver que son père est toujours en vie.
Certains paris semblent perdus d’avance. Adapter à l’écran le récit fondateur de quasiment toutes les histoires que l’on connaît aujourd’hui est de ces paris, même sous la houlette de Christopher Nolan. Et pourtant... L’Odyssée d’Homère irrigue toute son œuvre, et il est donc logique de le voir s’attaquer à un monument pareil.
Ce qui frappe, en tous cas, c’est la compréhension absolue d’Homère par Nolan. Le réalisateur sait indéniablement ce qu’il fait, et c’est le plus grand plaisir qu’on tire de L’Odyssée. On avoue avoir été un peu frustré pendant la première moitié du film tant les péripéties du voyage passent étonnamment vite. Mais comment s’en étonner ? Il paraît impossible de synthétiser ces si riches et si nombreuses péripéties en à peine deux heures, et Christopher Nolan s’en tire probablement du mieux qu’il peut. C’est qu’en fait, il a compris une chose : ce qui compte, dans le récit d’Ulysse, ce n’est pas tant le voyage en lui-même que l’arrivée. Ainsi, le voyage maritime possède quelques épisodes captivants mais la véritable montée en puissance se déroule dans le dernier acte. Peut-être n’aura-t-on pas tout à fait embarqué dans le film jusque-là, mais il est impossible de ne pas se laisser emporter par la dernière heure, qui constitue probablement à elle seule le plus grand chef-d’œuvre de toute la carrière de Nolan.
Après avoir frissonné devant le Cyclope et la magicienne Circé (deux séquences particulièrement intenses frisant l’épouvante, à déconseiller aux âmes sensibles), après avoir approuvé puis désapprouvé Ulysse au fur et à mesure de ses péripéties, survient le retour à Ithaque. C’est là que le film révèle son cœur battant (présent depuis le début avec l’évocation du cheval de Troie, véritable colonne vertébrale du film), et Matt Damon délivre alors un des monologues les plus poignants qu’on ait jamais vus sur grand écran. À l’occasion de cette somptueuse tirade et du twist grandiose qui l’accompagne, on comprend soudain où Nolan voulait en venir. Toutes les petites réserves qu’on pouvait avoir jusque-là s’évaporent comme neige au soleil, et on goûte chaque seconde de ce qui reste une des plus grandes séquences que le 7e art nous ait jamais offerte. Jusque-là, Nolan nous avait montré qu’il était proche de la puissance narrative d’Homère, mais il nous montre dans ce fabuleux climax qu’il en a aussi la grandeur et la noblesse. On retrouve toute la tragédie grecque dans ce final, avec ce sens de la mystique, de l’honneur et de l’humilité. À une vision noire du monde et sa tendance à propager le Mal, Nolan oppose – comme Homère bien avant lui – la capacité d’un individu à devenir un héros sans même que cette évolution soit perceptible.
Pour servir ce propos et cette vision digne d’une tragédie grecque, le casting réuni par Nolan se montre particulièrement génial. Non contents de former une famille crédible à laquelle on voudrait tant appartenir, Anne Hathaway, Matt Damon et Tom Holland prouvent (s’il en était besoin) qu’ils figurent parmi les plus grands acteurs qu’ait connu le cinéma. Leur prestation impeccable en tous points montre qu’eux aussi ont compris l’âme grecque, son sens de l’honneur, de l’héroïsme et du renoncement. Ils délivrent ainsi une émotion rentrée capable de faire venir les larmes aux yeux du spectateur le plus sec.
Mais le reste du casting ne démérite pas, et son multiculturalisme tant décrié par certains petits esprits nous plonge dans l’autre coup génial de Nolan. En choisissant des acteurs de tous horizons culturels et ethniques, en les faisant parler un langage contemporain, en l’insérant dans un discours qui transcende largement les frontières du temps et de l’espace, le réalisateur réussit à adresser son discours droit dans les yeux d’un XXIe siècle décadent sans jamais rompre avec son atmosphère antique. Et c’est là que L’Odyssée de Nolan touche au sublime, voire au divin : quand il nous rappelle qu’il ne faut jamais jeter trop vite à la poubelle un vieux parchemin poussiéreux, et que parfois (souvent), les anciens ont bien plus à nous dire que ce que nous avons envie d’entendre. La leçon d’honneur, d’humilité et d’héroïsme transmise par Homère nous est délivrée dans son entier par un réalisateur en pleine possession de ses moyens. Quand était-ce, la dernière fois que le cinéma nous avait autant émerveillé par tant de noblesse ? L’Odyssée de Nolan est une leçon pour notre temps, car l’homme sait s’effacer quand il le faut derrière ce vieillard millénaire qu’est Homère et s’en faire le porte-parole 3 heures durant.
Pour délivrer aussi purement un aussi grand message, il fallait sortir les moyens, et dieu(x) merci, le film de Nolan est une véritable leçon de cinéma également. La photographie d’Hoyte van Hoytema impressionne par sa capacité à créer des tableaux dignes des tragédies grecques d’antan, sachant aussi bien capter l’égarement d’un tout petit personnage dans un cadre immense que l’émotion qui va venir plisser le coin de l’œil d’un autre. Elle entre parfaitement en synergie avec la musique de Ludwig Göransson, parfois plus fonctionnelle que vraiment belle à l’oreille, mais qui sait ménager des moments absolument uniques dans l’histoire de la musique de films (ces chœurs au moment où Ulysse part en radeau sur la mer sans connaître son but !).
Avec toute cette réunion de talents, Christopher Nolan nous offre peut-être le film le plus pur de toute sa carrière, en conjuguant le talent de chacun de ses artisans au sien et à celui d’Homère pour nous offrir un trésor brut de narration qui sera sans aucun doute considéré dans les siècles à venir comme un jalon aussi essentiel dans l’histoire du cinéma qu’a pu l’être celui d’Homère dans l’histoire de la littérature.
Christopher Nolan n’osait certainement pas en rêver. C’est peut-être pour cela qu’il l’a fait.