Déçu. Oui, j'ai passé un bon moment au cinéma. Mais comment apprécier l'interprétation de Nolan lorsqu'on porte une grande admiration au matériau d'origine ? Comment apprécier ce film lorsque celui-ci lisse la complexité et la profondeur de l'épopée ?
Nolan réinterprète la loi du roi des dieux
« C’est la règle d’or : l’idée selon laquelle il faut traiter les autres comme on aimerait être traité. [...] Cela permet aussi à la société de fonctionner. » — Nolan dans son entretien au Los Angeles Times.
Chez Homère, ce n'est pas une simple règle d’or, c'est un ensemble de rituels sacrés et collectifs, qui permettent la civilisation. Si le civilisé doit bien accueillir l'hôte chez lui, l'hôte, en retour, ne doit pas abuser de l'hospitalité. Ulysse a toujours été attaché à cette valeur fondatrice.
Nolan simplifie ce concept de « xenia » pour justifier la culpabilité d'Ulysse après la destruction de Troie. Cela n'a pas vraiment de sens :
1. Ulysse termine une longue guerre en usant d’une ruse. Il montre que c'est l'intelligence qui fait gagner les guerres, et non la seule force brute. Il n'enfreint pas la xenia ici, du moins pas chez Homère (peut-être chez Virgile…).
2. C'est Troie, pourtant cité civilisée, qui a enfreint la xenia avec l'enlèvement d'Hélène à Sparte.
Nolan interprète maladroitement ce concept pour en faire un sentiment de culpabilité moderne et un parallèle douteux avec notre société. Son Ulysse, comme personnage de fiction, se retrouve appauvri.
Une loi de Zeus rarement filmée
J'aurais aimé une œuvre plus fidèle (clairement !). Cependant, je ne suis pas fermé à ce qu'un artiste propose une autre vision. Malheureusement, je reproche aussi à Nolan certains mauvais choix.
Les scènes qui, chez Homère, incarnent le mieux la xenia sont absentes :
1. Les Phéaciens disparaissent (et donc pas la magnifique Nausicaa, déçu !).
2. Le passage du mendiant chez Eumée, qui est l'un des moments les plus émouvants du poème, est oublié. C'est peut-être mon passage préféré chez Homère (quelle déception !)
« Il n'est pas permis de mépriser un étranger, même s'il est plus misérable que toi : tous les étrangers et les mendiants viennent de Zeus. » — Eumée s’adressant à Ulysse déguisé en mendiant, dans « Odyssée » d’Homère.
Pire encore, les passages chez le Cyclope et les Lestrygons n'apportent pas le contraste nécessaire. (Chez Homère, l'hospitalité des uns et la sauvagerie des autres permettent de définir la xenia.)
« Les Cyclopes n'ont ni assemblées ni conseils, ni lois communes ; chacun habite à part dans sa caverne, et gouverne sa femme et ses enfants sans se soucier des autres. » — D’après la description d’Homère, dans « Odyssée ».
Nolan aplatit le concept de civilisation
Chez Homère, la civilisation se définit aussi par d'autres critères :
1. La sédentarité, qui s'oppose à l'errance d'Ulysse.
2. L'agriculture et l'alimentation, notamment à travers le repas partagé avec l'hôte.
3. La vie en cité. Le Cyclope vit seul, mais ce qui intéresse Nolan, c'est de le filmer comme une victime de la fourberie d'Ulysse.
4. Et surtout, le respect des dieux. En réalité, ils sont absents du film : Athéna n'est autre que la conscience d'Ulysse. Poséidon n’existe pas.
Nolan ne s'intéresse pas à ces critères, ou ne les développe pas. Réduire la civilisation à « la loi de Zeus », c'est passer à côté de la profondeur d'Homère. Englouti à tout jamais — quelque part entre Charybde et Scylla — le lien profond entre mode de vie et degré de civilisation.
Une mauvaise gestion du temps ?
Le cinéaste obsédé par le temps représente… assez mal le long voyage en mer. Certainement, le découpage rapide n'aide pas à l'immersion. Tout va trop vite. Je pense que l'absence des Phéaciens n'aide pas non plus à faire respirer le récit.
Bon, je m'arrête là. Je pourrais encore parler des autres points négatifs sur le plan cinématographique (les costumes parfois ridicules, les armures médiévales des Lestrygons, la mise en scène chez le Cyclope, des scènes de combat parfois illisibles, la photographie trop terne). Nolan aurait pu également mieux exploiter les personnages féminins (Circé, Hélène, Pénélope, …).
Mot de la fin :
Je ne déteste pas le film (5/10). Nolan est quand même un bon cinéaste, mais il a fait preuve d'hybris en voulant donner sa vision de l’Odyssée. Cela me donne cette impression qu’il ne respecte pas le matériau de base.
Nolan a certainement voulu adapter Homère pour que cela corresponde à sa vision du cinéma. Mais je ne retrouve pas, dans son film, l'âme et la grandeur d'Homère.
Pour aller plus loin.
Si vous voulez voir Kirk Douglas se déchaîner sur les prétendants : le film de Mario Camerini (1954).
https://www.senscritique.com/film/ulysse/492962
Si vous voulez une adaptation fidèle malgré des moyens limités : la minisérie de Franco Rossi et Dino De Laurentiis (1968) :
https://www.senscritique.com/serie/l_odyssee/9458804