Il faut bien lui reconnaître ça : il en a passé des années en mer, il en a accompli des prouesses et remporté de sacrées batailles contre les courants hostiles et les titans carnassiers, notre homérique Christopher Nolan…
Seulement voilà, en ce qui me concerne, j’avoue que cela fait une bonne décennie que j’ai perdu sa trace. D’escale à Dunkerque, en croisière menée à l’envers sur un yacht nommé Tenet, jusqu’à ces logorrhées atomiques d’Oppenheimer qui ont sonné à mes oreilles comme l’antithèse d’un chant de sirène, Nolan s’est, à mes yeux, clairement évanoui dans l’horizon, à la recherche d’un trône sur lequel il était pourtant déjà assis, comme s’il voulait partir à la conquête d’une noblesse qui n’était pas la sienne.
Et même si je sais bien que nous n’avons pas tous la même interprétation de l’épopée nolanienne, le fait est que, me concernant, j’ai perdu Nolan après Interstellar, il y a de cela douze ans. A moins que ce ne soit lui qui m’ait perdu. Qui sait, peut-être même s’est-il perdu lui-même tout seul.
Dans tous les cas – et toujours en ce qui me concerne – j’avoue que j’attendais cette Odyssée animé de sentiments très contrastés. Forcément, voir le Nolan post-Interstellar s’attaquer à un tel récit, cela ne pouvait que m’effrayer.
Comment ne pas y voir-là sa volonté de marcher dans les pas de Kubrick en changeant de genre cinématographique à chaque film, quitte à se risquer sur des terrains qui ne siéent pas du tout à son cinéma ?
Comment ne pas accueillir avec méfiance un énième récit de patriarche ayant laissé derrière lui femme et enfant pour une cause qu’il jugeait plus juste – marotte nolanienne faisant sans cesse écho aux péripéties personnelles de l’auteur – au risque de prendre en otage un mythe tel que celui d’Ulysse ?
Et d’ailleurs, comment s’imaginer un seul instant Nolan relever – avec un tel matériau de base – le défi de la synthèse et de la mise-à-jour, lui qui s’égare tout le temps dans des maillages scénaristiques complexes tout en jouant si souvent à contretemps de notre époque ?
Franchement, j’étais plus que pessimiste. Mais n’oubliant pas non plus que Nolan reste Nolan – à savoir un cinéaste habité, toujours capable d’une prouesse, même ponctuelle – alors je ne pouvais pas ignorer cette Odyssée.
Je ne pouvais pas ignorer cette volonté du héros de retourner en son pays, même après un long et laborieux voyage…
Et il aura donc fallu que, pour ce treizième long-métrage, l’auteur confirme cet adage : Nolan restera désespéramment Nolan.
Parce qu’en effet, avec l’Odyssée, le britannique ne confirmera jamais autant les craintes que les joies que son cinéma est susceptible de générer.
C’est qu’il y a beaucoup à prendre avec soi dans ces trois longues heures de film et presque tout autant à laisser. Et pour mon plus grand malheur, il aura donc fallu que l’essentiel du superflu et de l’insupportable soit condensé au début ; dans des doses telles que l’idée de quitter la salle m’a très sincèrement effleuré l’esprit.
Je vous préviens : si vous n’aimez pas le cinéma de Nolan pour tout ce qu’il a d’emphatique, attachez-vous au mat pour les trois premiers quarts d’heure du film car, chez vous aussi, l’envie de passer par-dessus bord risque d'assaillir tout votre être.
C’est vraiment le passage aux enfers d’Hadès avant l’heure. On y retrouve tout. Un vrai bingo de la nolanerie : récit morcelé, verbiage permanent, surlignage musical balourd, absence totale de respiration dans l’intrigue... C’est bien simple, autant venir en connaissant à l’avance ses classiques car je ne vois sincèrement pas comment on pourrait se laisser emporter par cette Odyssée sans rien en connaître.
Ça pose plein de trucs en même temps de manière très didactique et très désincarnée. Plus que des personnages qu’il installe, ce sont des acteurs connus que les premières scènes enfilent comme des perles. Ça ne laisse le temps de rien infuser. Ça ne laisse aucun implicite, ça explique tout, tout le temps, jusqu’à répéter les choses qu’on sait pourtant déjà ou qu’on n’a pas besoin de savoir.
Même formellement parlant, les rares bonnes idées formelles – se réduisant ici pour moi surtout à des costumes – se retrouvent vite essorées dans le tourbillon nolanien.
Autant vous dire que le périple s’annonçait déjà bien long. Et surtout tristement vain.
Mais bon. Nolan restera Nolan, même jusqu’au bout de l’enfer. Et, bien évidemment, c’est sitôt se départit-il de ses scories les plus artificielles que ses talents de conteurs formalistes se révèlent le plus.
Passée l’heure de film, le film laisse de côté les arcs multiples à base de Pénélope et Télémaque, Pénélope et Antinoos, Ulysse à Troie, Ulysse à Ithaque, Ulysse prisonnier de Calipso et que sais-je encore, pour enfin s’attarder sur un arc particulier, à savoir le retour d’Ulysse. Les scènes s’enchaînent chronologiquement, les liens entre les protagonistes commencent à prendre du sens, les péripéties aussi.
Même chose d’un point de vue formel : le parti-pris artistique de Nolan émerge enfin. Son Odyssée prend des allures de fresque nordique dépeinte par un Winding Refn ou un Eggers, avec des marins qu’on filme dans toute la rudesse de leur condition, dans une perspective presque naturaliste, et dans laquelle on insère le mythe à la façon d’une étrangeté naturelle qui s’impose à nous ; un peu comme avait pu le faire avant lui Aronofsky dans son Noé. Même la musique de Görranson se met alors au diapason, sachant produire quelques moments subjuguants, voire même sachant tout simplement se taire.
La scène de la bascule fut, pour moi, l'arrivée d'Ulysse et des siens sur l’île de Circé.
Une scène qui prend son temps. Une scène qui pose ses éléments les uns après les autres. Une scène qui rompt avec les attendus et les représentations faciles. Le soldat n’est pas forcément le rustre, la magicienne n’est pas forcément une nymphe envoûtante (choix d’ailleurs très audacieux que celui de Samantha Morton), et le surnaturel passe juste par la présence d’animaux bien réels mais qui n’ont pas leur place dans les Cyclades.
La tension s’installe, la symbolique fonctionne et – surtout – alors que jusqu’à présent j’en étais encore à me demander ce que Nolan pouvait bien chercher à nous raconter son Odyssée à part une certaine notoriété, voilà que son récit se met progressivement à faire sens.
Et si j’aime à parler de bascule concernant cette scène, c’est parce qu’à partir de ce moment-là, l’Odyssée se met enfin à dérouler toute sa proposition.
Outre des moments impactants en termes d’interprétation visuelle du mythe (je pense notamment au passage vers les enfers), le récit donne aussi à voir où Nolan comptait mener depuis le départ sa barque mais sans qu’on puisse le voir jusqu’à présent, la faute à ses multiples scories et autres lourdeurs. Et je dois avouer que, sur ce point-là, Nolan a su faire ce que j’attends d’un auteur : il m’a offert un regard qui m’a pris au dépourvu.
Et il y avait longtemps que ce n'était pas arrivé, surtout venant de lui…
Chez Nolan, l’Odyssée se transforme en désillusion de l’acte héroïque guerrier. Mieux que ça, elle devient le parcours initiatique de celui qui se rend compte qu’il perd sa noblesse au combat plutôt qu’il ne la gagne ; qu’il devient l’ennemi monstrueux dont tout le monde lui parle par delà les mers. La ruse devient trahison. Elle n’est plus un acte dont on se vante mais une souillure dont on ne parvient à se départir. Et cette lecture est d’autant plus efficace sur le temps long de l’œuvre que les péripéties d’Ulysse nous sont finalement présentées comme de multiples étapes permettant au héros de déconstruire sa propre image d’héros guerrier.
J’évoquais par exemple le cas de l’île de Circé où le guerrier est rappelé à sa nature d’animal via les viols de guerre, mais même avant ça, l’île du cyclope est l’occasion de présenter l’étranger – quand bien même n’est-il qu’un simple berger – comme un monstre dont on se surprendrait presque qu’il puisse parler. Même chose avec l’île des Lestrygons où les rôles de l’assaillant et de la victime sans défense se retrouve inversés, confrontant les soldats d’Ulysse à la terreur que génèrent leurs propres agressions.
Et le procédé est d’autant plus efficace qu’il parvient à se matérialiser à la toute fin par une scène que j’ai trouvé particulièrement bien sentie.
Je pense au saccage de Troie, remarquablement efficace du fait de sa fureur visuelle et surtout sonore ; qui plus est merveilleusement conclue par un renversement de l'apparition divine d'Athéna qui, de fait, se révèle moins figure protectrice pour Ulysse que trauma.
Un final qui parvient d’ailleurs à rassembler pas mal de fils et à justifier quelques boursouflures ou autres arrangements avec le mythe.
Je pense notamment à ce leitmotiv assez rébarbatif de la Loi de Zeus ou bien encore à cette manière tordue mais pas totalement infondée d’intégrer le concept très historique de Peuples de la mer dans celui très mythologique de l’Odyssée. Parce qu’effectivement, les historiens, encore aujourd’hui, se questionnent sur le fait de savoir si ces fameux peuples qui ont ravagé l’orient méditerranéen au début des siècles obscurs – dont la Grèce – ne sont pas en fait des Grecs eux-mêmes. Et autant l’usage d’un tel terme dans une adaptation de l’Odyssée est totalement anachronique, autant elle crée en parallèle de ça un pont historique qui a du sens par rapport au propos de Nolan sur « la fin de la civilisation ».
Et même si, comme souvent avec Nolan, les généralités soulevées par son film pourraient être longuement discutées pour l’ambiguïté du message qu’elles peuvent nous envoyer…
(Pour ma part, je trouve toujours scabreux de juger de ce qui relève de la civilisation et de ce qui ne l’est pas. Par exemple, pour ma part, je ne juge pas les pratiques politiques et guerrières de la Grèce classique plus « civilisées » que celles des périodes précédentes…)
Il n’empêche que, dans le cadre d’un mythe comme celui de l’Odyssée, ce type de message prend davantage de sens. C’est même l’aspiration première de ces grandes fresques. En cela, c’est assez culotté que de se risquer à nouveau dans ce genre de registre.
Bref, et à bien tout prendre, on ne ressort clairement les mains vides de cette Odyssée de Nolan. Non seulement le projet a du sens, mais il sait aussi astucieusement solliciter les sens. C’en serait même à tel point que vous seriez en droit de vous demander pourquoi je m’enthousiasme pas davantage pour ce film qui, au bout du compte, offre autant ?
Eh bien, malheureusement, ma réponse à cette remarque serait toujours et désespéramment la même : parce que Nolan reste définitivement Nolan, et cela de la première à la dernière minute de ses films.
Vous vous souvenez que je vous disais avoir particulièrement apprécié la scène avec Circé ? Eh bien je l’ai appréciée jusqu’à ce que Circé nous fasse un laïus plus qu’explicite sur la symbolique de son action alors que ce qui nous avait été donné à voir jusqu'à présent nous permettait parfaitement de le comprendre !
Vous vous souvenez d’ailleurs que je vous disais à quel point je trouvais pertinent le choix de Samantha Morton pour incarner Circé ? Eh bien sachez aussi que celui-ci est tristement compensé par le choix que je trouve totalement inadapté de Charlize Theron pour incarner Calypso.
La scène des retrouvailles d’Ulysse et son chien ? Efficace pour la manière dont elle est amenée et dans la manière de faire comprendre à Télémaque qu’il est face à son père… Mais voilà que Nolan ne s’en contente pas. Tout est verbalisé. Longuement. Plus d’une fois. D'une bonne scène on bascule vers quelque chose de moins digeste.
La scène de mise au défi des prétendants ? Super bien amenée.
(Ulysse qui fait teinter la corde de son arc : impeccable.)
Mais derrière ça, il faut qu’on se bouffe une scène de baston longue, pas franchement inspirée en termes de mise-en-scène, et qui transgresse pas mal l’esprit de la scène originale.
Pour le dire autrement : pour chaque réussite dans ce film, une nolanerie vient l’alourdir, la saboter.
En cela, Nolan s’est très bien trouvé dans cet Ulysse égaré.
Lui qui aime régulièrement projeter des problématiques personnelles dans celle de ces protagonistes, il ne pouvait mieux trouver pour avouer presque malgré lui le mal qui le ronge en tant qu’auteur et que, pour le moment, il n’est toujours pas parvenu à dépasser.
Parce qu’au-delà de la question du mari qui a abandonné femme et fils par devoir, c’est la question de l’éparpillement de Nolan que cette Odyssée révèle avec le plus de perfidie. D’un côté il s’agit de tenir ses engagements auprès de la puissance major, de l’autre il s'agit de considérer sa famille et son foyer. D’un côté accomplir ses projets à terme quitte à ce qu’il y ait de la casse, mais sans oublier de l’autre à bien honorer toutes les petites mains qu’on a laissées derrière soi sans la considération nécessaire. Ulysse est un héros tiraillé qui ne sait jamais se fixer qu’un seul objectif et y aller sans détour ni arrêts prolongés, jusqu’à finir échoué au milieu de nulle part en oubliant ce qu’il y faisait et pourquoi il le faisait…
On ne peut pas faire meilleure métaphore que celle-là pour décrire le cinéma de Nolan. Le cinéma d’un homme égaré ; d’un homme qui ne sait pas choisir ses combats.
D’un côté, on a un travail d’orfèvre pour construire un Agamemnon absolument magnifique et iconique – Agamemnon qui surgit d’un vrai travail de dépouillement et de réflexion sur ce qu’on en montre – et de l’autre on a des acteurs qu’on caste au petit bonheur la chance, selon les affinités personnelles, les notoriétés du moment, voire plus trivialement selon les injonctions hollywoodiennes à promouvoir la diversité, et cela qu’importe qu’ils aient la gueule de l’emploi ou pas.
D’un côté on réussit à donner une vraie profondeur à un Euryloque qui a pourtant très peu de temps d’écran pour ça, et de l’autre on lessive un Robert Pattinson qui n’a aucune profondeur à afficher alors qu’il squatte l’écran tout le temps qu’on est sur Ithaque.
D’un côté on accomplit un vrai tour de force en faisant de Lupita Nyong’o un choix percutant et riche de sens pour incarner Hélène, et de l’autre on gâche tout en la faisant déblatérer des évidences alors qu’elle n’a jamais été aussi évocatrice à l’écran qu’en tant que beauté lacérée réduite au silence.
D’un côté il y a ce miracle de m’avoir fait apprécier Matt Damon (une première chez moi), et de l’autre la consternation face à un Télémaque absolument fantomatique.
D’un côté John Leguizamo, de l’autre Eliott Page…
Et je pourrais compléter cette liste sur des pages et des pages…
Après Dunkerque et Oppenheimer, difficile de ne pas voir avec cette Odyssée un pas de plus accompli par Nolan vers une certaine noblesse de cinéma, afin d’obtenir une reconnaissance critique, institutionnelle et j’aurais presque envie de dire « historique » ; reconnaissance qu’il a d’ailleurs déjà grandement obtenue avec son Oscar du meilleur réalisateur remis en 2024…
Après, il n’est pas impossible que l’ambition de l’auteur aille au-delà de ça. Peut-être aspire-t-il vraiment à une forme de transcendance artistique – à une quête des hauteurs – et c’est là quelque chose que je ne saurais reprocher à un artiste.
Néanmoins, je pense que Nolan ne franchira jamais de cap dans son cinéma tant qu’il refusera de se départir des habits de son Ulysse. A vouloir raconter plein de choses en même temps dans ses films, selon plein de dimensions, en offrant des moments sensoriels mais sans perdre de vue la nécessité de construire une architecture discursive claire, nourrie et sans ambiguïté, Nolan s’égare et fournit des œuvres surchargées, pleine de gras, et qui s’éloignent de ce qui est, pour moi, le cœur de cette forme de noblesse qu'il recherche, à savoir l’épure.
Pour moi, un geste n’est jamais plus juste que lorsqu’il est dépourvu de tout superflu. Il est pur, direct, au service de ce qu’il cherchait à produire. Tout l’inverse du cinéma de Nolan.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard, me semble-t-il, si les premiers films de cet auteur ont toujours cherché à mettre en branle des pièges ou des labyrinthes de l'esprit : perdre le fil de sa propre histoire à cause d'une mémoire défaillante ou d'insomnies, se laisser subjuguer par des maîtres illusionnistes ou des concepteurs de rêves, chercher la voie à suivre quand on est un homme plein de moyens dans un monde qui s'écroule... Dans toutes ces conditions, le torrent d'informations et de trames n'a rien de superflu, bien au contraire : il est la condition de ce genre d'histoire.
Mais maintenant qu'il cherche à explorer des genres et des trames plus classiques et plus posés – et c'est tout à son honneur que de chercher à sortir de sa zone de confort – il me parait indispensable que Nolan apprenne à laisser derrière lui de qui a fait jadis sa renommée mais qui ne lui est d'aucune utilité pour ses nouvelles aventures. Le grand marin qui vient de poser le pied sur une nouvelle terre à explorer n'a nul intérêt à s'embarrasser de sa voile et de ses rames dans sa nouvelle épopée.
Or, c'est ce que je ressens toujours dans les derniers films de Nolan : des scories et des marottes qui alourdissent inutilement l'aventure artistique, au point de laisser pas mal d'explorateurs sur la touche, légitimes qu'ils sont à rebrousser chemin.
Par rapport à cela, l’Odyssée ne fait clairement pas avancer le schmilblick nolanien. Tant pis, donc, pour des spectateurs comme moi, pas forcément enclins à accepter de supporter des fardeaux clairement évitables.
Néanmoins, parce qu’il reste un film de Nolan – c’est-à-dire un cinéma qui ne trouve son chemin qu’en s’égarant – ça reste malgré tout un cinéma qui va quelque part.
Et même si je ne garantis pas qu’on se souviendra de cette Odyssée comme on se souvient aujourd’hui de l’œuvre d’Homère, au moins cherche-t-il à raviver un art qui dépérit, et ça, ce ne sera jamais pour me déplaire.