L'Illiade et l'Odyssée sont des textes plurimillénaires pas forcément très digestes à lire à notre époque, surtout le premier. L'Odyssée demeure néanmoins source d'aventures plurielles et d'épreuves à surmonter pour le héros astucieux et vaillant. Elles se lisent avec gourmandise. De là à l'illustrer sur grand écran, il y a tout de même une sacrée marche à franchir. Un véritable mont Olympe à gravir même.
Christopher Nolan a démontré depuis longtemps qu'il était un sacré conteur avec des œuvres emblématiques au sein de sa nombreuse filmographie. Elles se situent dans mon panthéon personnel. Il s'attaque donc à ce monument antique et parvient à en faire le siège avec panache. Je vais donc vous conter ce qui m'a tant enthousiasmé dans son adaptation. C'est parti : un, deux, Troie !
Contrairement à Inception ou encore Tenet qui requièrent une concentration certaine pour ne rien perdre d'une narration exigeante, l'Odyssée se révèle facile à suivre car il s'agit de simples allers et retours dans le passé tourmenté d'Ulysse. Celui-ci s'avère brouillé par l'ingestion de fleurs de lotus depuis qu'il échoua sur les côtes où réside la belle nymphe Calypso. Mais ce n'est qu'une étape sur la très longue route qui ramène Ulysse depuis la victoire astucieuse qui fit tomber les murailles de Troie jusqu'au retour en sa douce Ithaque. Celui-ci, en dépit de sa ruse légendaire, ne peut aller à l'encontre de la volonté des dieux. Ainsi en est-il dans les récits mythologiques de la Grèce antique. Dans la guerre que se livrent les grecs et les troyens, les dieux ont chacun leur faction de préférence et se jouent des hommes mortels destinés au trépas. C'est ainsi que Poséidon, maître des mers et des océans, est courroucé par la victoire hellène. Le voyage de retour d'Ulysse et de ses compagnons sera donc émaillé de nombreux contretemps voulus par les divinités offensées. Ces célèbres épisodes sont narrés ici par le réalisateur avec une fidélité que je salue : la grotte du cyclope, la magicienne Circé, les bœufs d'Apollon, nos guerriers n'ont de cesse de tomber de Charybde en Scylla. Même la rencontre avec le devin Tirésias se révèle saisissante sur les rivages de l'Enfer, magiquement illustrés par un paysage d'Islande au sable volcanique que n'aurait pas renié Héphaïstos.
Au fil de ces rencontres, les compagnons d'Ulysse périssent tour à tour, véritables moutons qui se rendent à l'abattoir divin. C'est au fil de sa mémoire recouvrée peu à peu qu'il narre ces épisodes à Calypso tandis que cette dernière comprend qu'il va devoir la quitter pour reprendre son interminable périple.
Pendant ce temps, la fidèle Pénélope ne se contente pas de faire tapisserie face aux nombreux prétendants qui profitent du palais du souverain absent depuis si longtemps. Elle gagne un temps précieux en usant d'une ruse tout aussi subtile que celles que concocte régulièrement son époux. Fine mouche, elle ne perd pas le fil de sa stratégie au cours de longues années où la pression du choix se fait sentir sur ses épaules. Leur fils Télémaque brûle d'agir mais ne sait comment œuvrer face à la rouerie du plus infâme de ces parasites, Antinoos. Le malheureux prince incarné par Tom Holland, empêtré dans la toile de sa jeunesse, se retrouve bien impuissant jusqu'aux quelques semaines qui précèdent le retour de son géniteur où il se décide à agir. Tous ces personnages sont d'ailleurs formidablement bien campés par des interprètes véritablement crédibles, Robert Pattinson en tête. Matt Damon tout autant que Tom Holland ou Anne Hathaway n'ont pas à rougir de leurs superbes interprétations. Si Charlize Theron ou Zendaya n'apparaissent qu'épisodiquement, elles assurent dans leurs rôles un peu éthérés. J'ai été moins envoûté par le comportement outrancier de l'actrice qui incarne Circé lorsque les hommes d'Ulysse surgissent en son logis. En revanche, le choix d'une actrice de couleur pour illustrer Hélène de Troie ne me semble pas représenter une pomme de discorde et ne m'a pas choqué plus que de raison. On la voit d'ailleurs bien peu à l'écran. Est-ce un Pâris du réalisateur ?
Festonnée d'une musique envoûtante, cette œuvre se suit sans ennui aucun jusqu'au final jubilatoire où la vengeance d'Ulysse, la plus terrible, s'abat en traits mortels sur les profiteurs de sa maisonnée. Les scènes sont ici restituées avec la même intensité que dans le livre : son chien fidèle qui reconnait la paume de son maître après tant d'années et peut enfin exhaler son ultime soupir, la servante qui lui lavant les pieds reconnaît l'ancienne blessure jadis reçue au tibia, le serviteur aveugle percevant le maître sous les oripeaux du mendiant et, bien entendu, son fils qui découvre ému celui qu'il espère tant. Cette partie m'a particulièrement touché.
Certes, quelques raccourcis sont utilisés ça et là, des costumes qui ne correspondent pas à l'époque (Vème siècle av J-C au lieu du XIIème siècle av J-C) mais font écho aux images d'Epinal que chacun porte en lui, l'utilisation de drakkars comme bateaux grecs est une facilité logistique que bien peu pourront déceler et ne constituent pas à mon sens une trahison de l'œuvre. Christopher Nolan a selon moi respecté l'esprit à défaut de la lettre. Le puissant Zeus lui a envoyé un éclair de génie lorsqu'il a décidé de mettre en pellicule cette épopée magistrale. Eclairé tout du long par l'astre d'Apollon, il a su conserver son cap et parvenir à bon port en dépit des caprices d'Eole.
Je me suis donc délecté de ce festin et ne tirerai certainement pas un trait sur cette histoire. Je retournerai la voir une seconde fois dans les salles obscures. Christopher Nolan peut fièrement ajouter un nouvelle corde à son arc cinématographique déjà bien rempli. Avoir pu contempler l'Odyssée mise en images sous le haut patronage d'Athéna, c'est vraiment chouette.
"Heureux qui comme Ulysse
A fait un beau voyage
Heureux qui comme Ulysse
A vu cent paysages
Et puis a retrouvé
Après maintes traversées
Le pays des vertes allées"
Georges Brassens