L'Odyssée de Nolan, en plus d'être une oeuvre onirique majeure, dans sa filmographie et en général, en dit énormément sur notre époque. Dans les années 1950 rayonnantes de l'après-guerre, l'Ulysse de Kirk Douglas est un héros souriant, énergique, volontaire, vaillant, vif, avec des sandales sur ressort tellement il sautille à chaque seconde du film : un véritable Ulysse sous amphet'. L'Ulysse de Matt Damon est son total opposé, et pourtant on parle du même personnage : déprimé, triste, pessimiste, misanthrope, et apeuré. Il valait peut-être mieux vivre dans les années 1950 que dans les années 2020...
Je ne reviens pas sur les polémiques liées à la "fidélité" (?) du film à l'oeuvre originelle. L'Odyssée est une oeuvre immensément riche, plurielle, transmise et écrite à plusieurs voix et mains, agglomérant plusieurs légendes le long du fil rouge que représente le héros, plusieurs fois millénaire. La grandeur de ce récit est d'ailleurs justement prouvé par la multitude des interprétations qu'il suscite, et celle de Christopher Nolan est tout autant valable et passionnante que les autres. Si je voulais une représentation "fidèle" de L'Odyssée, j'ouvrirais le livre et j'imaginerais avec mon petit cerveau.
L'Odyssée de Nolan s'articule autour de deux thèmes principaux, et de deux scènes primordiales. Le premier est le temps. Je ne vais pas revenir sur sa filmographie, disons qu'il est évident que presque tous les films de Nolan posent une réflexion du temps. Et quoi de mieux que L'Odyssée, marquée par l'attente, l'espoir et les regrets, pour ça ? Ainsi les multiples sauts dans l'histoire, qui hachent le récit tel Ulysse, scindé entre plusieurs temps. Ainsi les nombreux flash-backs, qui reconstruisent la légende façon puzzle, et qui transforment Ulysse en un héros de plus en plus sombre à mesure qu'il examine son passé, et ses échecs. Un montage ambitieux, facilité par la connaissance des spectateurs sur l'histoire originelle, et qui permet des multiples allées et venues dans la psyché et les voix (humaines et divines) des personnages, confère un onirisme certain aux aventures du héros grec. L'apogée de ce thème a lieu au moment des sirènes. Dans l'histoire originelle, Ulysse finit par souffrir de ne pouvoir aller rejoindre les sirènes, attaché qu'il est au mât. Chez Nolan, il souffre des vérités qu'elles lui chantent à l'oreille : on ne peut avoir ce qu'on désire, car ce qu'on désire, c'est ce qu'on a déjà eu, et qui est à jamais perdu - un monde avant l'horreur de la guerre.
Et c'est là le deuxième thème majeur du film, relativement nouveau chez Nolan et apparu surtout depuis Oppenheimer. La guerre et la violence sont omniprésentes. Au début du film, pourtant, elles ont l'air consubstantielles aux histoires du genre, et n'étonnent personne : le soldat grec tué près du cheval, le village incendié, le cyclope... Puis, au fur et à mesure de l'histoire, elles sont de plus en plus cruelles, absurdes. Gratuites. Ainsi en va-t-il du massacre unilatéral contre les géants, de Circé et de la lente transformation en cochons, de Charybde et Scylla impossibles à éviter... Les dieux, invisibles aux yeux des mortels excepté Athéna, sont pourtant là tout le temps, comme des humains s'amusant à torturer des fourmis. L'apex de la thématique a lieu lors du monologue d'Ulysse qui, cachant encore son identité à Pénélope, lui raconte le sac de Troie. La chute de la ville avait déjà fait l'objet de nombreux flash-backs, notamment lorsque Ménélas la raconte avec fierté au jeune Télémaque, mais la dernière pièce du puzzle n'arrive qu'à cet instant, quand Ulysse met enfin des mots sur les tragédies qu'il a vues - et qu'il a lui-même provoquées. Jusqu'à cette jeune fille exécutée sous ses yeux, dont Athéna prendra les traits quand elle lui apparaîtra, dans une sournoiserie pourtant réhabilitatrice. Son Odyssée, ode à l'aventure et au courage, devient alors une fuite en avant, un désespoir évanescent, une descente aux enfers aux atours de tentative de suicide, un temps nécessaire pour la réparation des traumatismes, accompagnée finalement par la psy Calypso. Ulysse rentre à la maison lorsqu'il comprend qu'il ne peut plus rentrer à la maison : son foyer a été détruit avec Troie, comme tous les foyers du monde. Car pour Nolan, les "peuples de la mer", expression historiquement attestée et qui marque le début de l'âge sombre entre le XII et VIIIe siècle dans cette partie de la Méditerranée, sont les Grecs qui ont pillé Troie et d'autres villes avant, pendant et après leur siège. La guerre comme l'ennemi de la civilisation... Ce qui prend une toute autre ampleur dans un monde aujourd'hui plus dangereux qu'avant avec ses va-t-en guerre encore plus tarés qu'Agamemnon lui-même.
Après tout ça, il n'est même plus besoin de préciser que l'univers construit par Nolan est particulièrement sombre. Sombre est Ulysse, sombre est son monde. A part le feu, il n'y a aucune couleur vive : la mer est grise, le ciel est gris, les hommes sont noirs de terre et de fatigue, les rares forêts et prairies sont fades et dans le brouillard, la plage de Calypso est à peine beige et engluée dans un rivage triste et sans fin. Certaines scènes sont à couper le souffle, comme le sac de Troie, noir, rouge et blanc, ou la fuite devant les morts, ces ombres encore plus noires que les enfers eux-mêmes. Incontestablement, il s'agit du plus beau film du réalisateur. Qui est par ailleurs aidé par un casting cinq étoiles, constitué de plusieurs de ses habitués. Anne Hathaway, en Pénélope à bout de nerfs et charismatique, et Robert Pattinson, qui gagne encore ses lettres de noblesse avec un Antinoos exécrable, rayonnent et donnent tout leur intérêt aux scènes à Ithaque, du reste bien moins passionnantes que le cheminement d'Ulysse. J'admets avoir toujours du mal avec Matt Damon, même s'il est cette fois méconnaissable en Ulysse barbu et dépressif. Une performance sombre dont la voix magnifie les passages évoqués plus haut, l'épisode des sirènes et sa version de la chute de Troie.
Avec L'Odyssée, Nolan réalise un véritable de tour de force. En plus de raconter une histoire connue et aimée de tous, de mettre une aventure palpitante à l'écran avec son cortège d'effets spéciaux, de fantastique et d'action, il évoque des réflexions profondes sur l'être humain et son temps, au moins pour ceux qui sauront le saisir. J'imagine alors que le succès du film, qui parvient à parler à tout le monde, n'est pas étranger à cette dualité qu'on peut résumer brutalement entre le blockbuster et le film d'auteur. L'Odyssée est un excellent Nolan comme on n'en attendait plus depuis Interstellar, son odyssée de l'espace.