Comme pour la plupart des Nolan, je n’ai pas particulièrement d’attentes, et pourtant, une fois dans la salle, je suis reconnaissant qu’il existe un cinéaste tel que lui, avec un chèque en blanc d’Hollywood et une véritable direction dans son travail, quand bien même celui-ci se prend parfois les pieds dans le tapis. Alors quand fût annoncé The Odyssey, mon premier réflexe était de râler de ne pas voir une œuvre originale, tout en me disant que ça serait sûrement solide tout de même. Et comme à l’accoutumée, Nolan m’a embarqué.
Evidemment, le film est beau. La photographie, les cadres, les effets : tout est irréprochable. Une évidence que l’on prendrait presque pour acquis. Mais c’est surtout que tout cela est mis au profit d’un dispositif parfaitement en adéquation avec le matériau de base. The Odyssey est un récit oral, chanté, dont l’axe et le sens sont modifiés selon les narrateurs, les lieux et les époques, dans la tradition de l'œuvre originelle. Nolan morcèle son histoire pour mieux lui apporter cette dimension supplémentaire de la vie par l’art de conter, et donnant ainsi à voir une tapisserie mouvante, changée au gré du point de vue subjectif de chaque participant.
Et les participants sont nombreux. On notera ainsi un Pattinson dégoulinant (même si l’insistance sur sa lâcheté est un peu poussive lors de la séquence de combat final), une Zendaya dont la parcimonie de l'utilisation prend un sens bien malin en fin de parcours, tandis que Tom Holland se révèle enfin capable d’être un bon comédien. Et si l’ensemble du casting est, sans surprise, parfaitement adapté, le fait de sans cesse donner dans la star même pour les rôles les plus minimes peut avoir tendance à faire sortir le spectateur du récit, quand bien même cela appuie le poids de Nolan dans l’industrie.
Le réalisateur utilise cette même approche solennelle à laquelle il nous a habitués au cours de sa filmographie, transformant l’aventure de L’Odyssée en lui soustrayant les quelques touches d’humour qu’elle comportait (notamment les dialogues avec Polyphème et la ruse de Personne). Pour autant, la teneur du récit reste la même, le voyage d’Ulysse restant avant tout un traitement de la condition humaine, un chemin d’expiation des péchés d’un civilisation sur lé déclin, où la légende doit mourir pour que l’homme puisse renaître et contempler ce qu’il a laissé dans son sillage.
2800 ans plus tard et la réactualisation de l’épopée d’Homère semble on ne peut plus ancrée dans nos problématiques contemporaines. L’épisode de Circée devient une superbe scène de violeurs de violés en #BalanceTonPorc littéral versant dans un body horror qui rappelle furieusement la métamorphose latex de An American Werewolf in London. Quant à toute la revisite finale, qui fait ses échos à notre monde où tout semblant de morale est passé à la trappe, elle a fini d’entériner mon appréciation d’un film que je trouvais jusqu'alors très bon, et que j’accepte ici comme excellent.
D’autant plus que le projet est porté par des choix méta pas anodins : Elliot Page qui ouvre le film et dont on dira plus tard qu’il est “the bravest man I ever knew”, Lupita N’Yongo pour incarner Hélène, la plus belle femme du monde… Le discours transcende la diégèse pour s’appliquer jusque dans le processus de création qui refuse la décadence morale d’une société qui ne respecte plus rien, la loi de Zeus en premier. Un pied de nez bien senti aux habituels détracteurs de l’inclusivité sous quelque forme que ce soit qui n’aura pas manqué de faire mouche, Elon Musk déclarant le film historiquement erroné (on parle bien de L’Odyssée), et annonçant en grande pompe qu’une version Grok sortirait d’ici la fin de l’année… Dans le mille Chris.
Quoiqu’il en soit, au vu des chapitres de Polyphème et de Circée qui donnent dans l’effroi pur, et à entendre l’admiration du cinéaste pour le Obsession de Curry Barker, on n’est pas à l’abri qu’il nous ponde un film d’horreur sous peu. Là j’ai des attentes.