Pour commencer, j'ai adoré l'Odyssée. Nolan réussit à donner à son film la puissance d'une véritable fresque mythologique, et l'IMAX y trouve un sens : des plans écrasants pour montrer la présence de Poséidon en mer, de Zeus dans le ciel, une plage vide de tout sur l'ile de Calypso, une galerie de figures mythologiques parfaitement placées. Malgré tout, les dieux n'occupent presque jamais le cadre, ce qui pourrait être un point noir, au vu de leur importance chez Homère. Pourtant, en se rapprochant des Hommes, Nolan va presque toucher au divin à travers Ulysse — non par quelconque pouvoir, mais par le poids qu'il fait peser sur l'Histoire du monde.
C'est ce basculement que je souhaite explorer dans cette critique : comment un seul geste, celui d'un homme, peut acquérir une portée presque divine — non pas parce qu'il change le cours d'une bataille, mais parce qu'il fait s'effondrer toute une confiance collective sacrée.
La loi de Zeus
Ce que le film appelle « la loi de Zeus » dramatise la Xenia, l'hospitalité sacrée grecque, placée sous la protection de Zeus lui-même. Cette loi ne repose sur aucune institution humaine : ni tribunal, ni codification écrite, ni force armée pour la faire respecter. Elle tient uniquement parce que chaque camp fait le pari que l'autre la respectera aussi, garantie par la seule crainte d'un dieu.
Chez Nolan, le Cheval de Troie brise ce pari : une offrande religieuse transformée en piège. La faute d'Ulysse n'est pas stratégique, elle est sacrilège : elle retourne l'hospitalité contre celui qui l'accueille. Ce n'est pas qu'un acte de violence de plus : c'est un acte qui change la nature de ce qui était jusque-là permis, en s'attaquant précisément à l'espace qui était censé rester protégé.
Une fois l'hospitalité utilisée comme arme, elle ne peut plus jamais être tout à fait innocente. La punition de Zeus, dix ans d'errance, n'est pas une sanction proportionnée à un acte, mais le prix d'un seuil franchi qui ne se répare jamais. C'est très exactement ce que Hannah Arendt nommait l'irréversibilité de l'action : certains actes produisent des conséquences si définitives qu'elles échappent pour toujours à celui qui les a initiés, sans possibilité de pardon ni de réparation.
Mais le film ne s'arrête pas à la punition individuelle d'Ulysse : il montre que la confiance brisée se propage. Pénélope, à Ithaque, reçoit des nouvelles inquiétantes de peuples qui ne respectent plus la loi de Zeus. Dans son propre palais, la bande des prétendants insulte et bafoue la Xenia à longueur de repas, tout en complotant pour obtenir le pouvoir de gré ou de force. Pourtant, aucun dieu ne les punit. Comme si la Xenia avait, depuis Troie, perdu sa force dissuasive.
On se retrouve donc face à ce que John Herz appelle le dilemme de sécurité : dans un système où personne ne peut vérifier les intentions de l'autre, la rupture d'un seul acteur pousse tous les autres à ne plus se fier à la norme, par précaution plutôt que par malveillance, ce qui rend la transgression suivante plus probable.
Le miroir Oppenheimer
Ce schéma n'est pas isolé chez Nolan. Oppenheimer raconte une transgression de même nature : le protagoniste ne triche pas dans une bataille, il change la catégorie même de la guerre. Avant la bombe, la destruction restait proportionnelle à l'effort engagé (mobilisation, troupes, durée du siège); après, elle devient disproportionnée par nature, un seul avion suffisant à raser une ville. Et cette rupture engendre le même type de propagation qu'à Ithaque : la dissuasion nucléaire de la Guerre Froide n'est rien d'autre qu'un dilemme de sécurité à l'échelle mondiale.
Il est important de noter que les deux héros sont décrits et unanimement perçus comme brillants et rationnels, bien loin d'être des assoiffés de sang dégénérés. Au contraire, Ulysse comme Oppenheimer veulent abréger une guerre meurtrière qui durait depuis bien trop longtemps. On est sur un pur calcul utilitariste et bien intentionné, que Max Weber appelle une éthique de responsabilité : chacun d'eux accepte de salir ses mains pour éviter un mal plus grand.
L'importance du droit international moderne
C'est là que je voudrais relier ces films au droit international. Les grandes institutions qui encadrent la guerre (Conventions de Genève, Convention de La Haye, Traité de non-prolifération nucléaire, Charte des Nations unies, etc...) ont été construites sur le constat suivant : si un seul acteur peut suffire à faire s'effondrer une confiance collective, alors cette confiance ne peut plus dépendre du jugement d'un seul homme. Les institutions posent alors des interdits absolus plutôt que des principes laissés au jugement de circonstance.
C'est exactement ce que montre L'Odyssée : une confiance sacrée, brisée une seule fois même pour de bonnes raisons, ne se referme jamais mais se propage en cycle de violence. La punition d'un seul homme à Troie devient, vingt ans plus tard, l'impunité de toute une cour de prétendants à Ithaque. Oppenheimer illustre la même leçon à l'échelle du monde : la meilleure des intentions individuelles ne suffit jamais à garantir la confiance collective.
Il y a quelque chose de vertigineux à voir un seul homme, par un seul geste, atteindre ce rang quasi divin, non par la grandeur de son acte, mais par l'ampleur de ce qu'il fait s'effondrer. C'est précisément parce qu'un homme seul, même brillant, même bien intentionné, peut suffire à faire vaciller l'édifice collectif, qu'il faut apprendre à faire confiance aux institutions plutôt qu'à un homme. Or c'est justement cet édifice qui s'effrite, s'effrite... et l'enchaînement de ces deux films me fait penser que ça commence à inquiéter Nolan lui-même.