J’aurais aimé qu’on me rajoute 5 heures de plus car 2h52 n’est pas suffisant. Il est évident qu’on ne peut adapter un tel récit en si peu de temps, mais c’est une adaptation du résumé de l’Odyssée qui se révèle terriblement efficace et absolument magnifique. Sublimée par une musique inimaginable, c’est tout simplement prodigieux. L’Odyssée est assurément le grand film de notre époque. Christopher Nolan respecte le spectateur, il lui sert un poulet de qualité. L’Odyssée est une œuvre fascinante par la profondeur et la complexité de la condition et de la nature humaine qu’elle soulève. Je trouve qu’on retrouve moins cela dans les situations où tout va très vite, mais dans les dialogues qui sont magnifiques. L’Odyssée est le récit qui convient parfaitement à la prétention de Nolan.
Tout va très vite. Je suis ressorti de la salle émerveillé, mais j’espère que ce ne sera pas un trop-plein dans les jours qui viennent faisant que j’aurai oublié ce film. C’est un récit-fleuve, et le montage alternant flashbacks entre Ithaque, quête de souvenirs sur l’île de Circé, cheval et chute de Troie. Je n’aime pas les flashbacks, le montage d’Oppenheimer m’avait d’ailleurs fortement déplu. Je trouve que Nolan a une propension à abuser de cette pratique pour rendre ses films plus complexes qu’ils ne le sont déjà. Ici, j’ai globalement trouvé que cela dynamisait et permettait d’écourter et simplifier le récit. Cela m’a semblé très maîtrisé et parfois même très beau. Je pense à l’intégration de la guerre de Troie qui est assez magnifique et s’intègre bien dans le récit. Mon seul regret à ce sujet c’est que je trouve que les dieux sont relégués à un plan très lointain. Le courroux qui s’abat sur Ulysse est me semble-t-il causé en partie par les barbaries qu’a soulevées sa ruse à Troie. Et sa propension à être l’homme qui défie les dieux, qui cesse de croire à leur existence. Je trouve que le rapport aux dieux est malheureusement absent.
C’est une Odyssée qui se veut crédible et sérieuse. Pas de place au jeu de « Personne », c’est d’un réalisme dingue. La dimension que je trouve limite grotesque du récit d’Homère et son irrévérence sont absentes. Quand Circé transforme les marins en cochons c’est d’un réalisme dingue et très réussi. Le cyclope fait de chair est plus vrai que nature. Les Enfers sont d’un minimalisme redoutable. Le passage avec les Enfers m’a d’ailleurs beaucoup marqué. La beauté des plans est juste inouïe. De cette armée d’ombres au regard fixe d’Ulysse repartant sur son navire et laissant ces âmes errantes. C’est tout simplement pour ce film que le cinéma existe.
Ludwig Göransson est ce qui est arrivé de mieux au cinéma moderne. La musique est démentielle. Si le film est déjà dingue en lui-même, à la fois moderne et classique, je crois que la modernité devient époustouflante grâce à la musique de ce monsieur. Il apporte une ambiance et des sonorités au point que je me suis dit « Qu’est-ce que c’est cette musique ? Ça ne va pas du tout mais c’est dingue, cela sublime encore plus le récit ». C’est dingue ce qu’il a réussi à faire mêlant des sonorités anciennes et traditionnelles au brouhaha et à la saturation du son qui suit Ulysse dans son périple. C’est vraiment brillant. Et la présence de Travis Scott en aède, m’a-t-il semblé, est un chouette symbole d’ouverture de Nolan faisant de la poésie l'ancêtre du hip-hop. De plus, le casting est pour moi excellent, à la fois signe de modernité et de diversité mais au service du récit. Ce sont des choix audacieux et réussis.
Tom Holland m’a épaté. Il est un excellent acteur et possède enfin un grand rôle. Robert Pattinson est aussi excellent mais on le savait déjà. Anne Hathaway va très bien à Pénélope, mais personnellement bien que je le trouve formidable en Ulysse, je ne l’imagine pas vraiment sous les traits de Matt Damon. Pour moi Matt Damon est une brute épaisse tandis qu’Ulysse se distingue par sa ruse. Sa singularité n’est pas sa force physique mais son esprit. Néanmoins, bien que je n’aurais pas choisi Matt Damon je reconnais qu’il est excellent. Charlize Theron et Zendaya sont aussi idéales dans leurs rôles.
Les décors et les costumes sont crazys. Juste voir les paysages et la cité d’Ithaque sur grand écran me plaisait. Mais les costumes sont simples et réussis. Celui d’Agamemnon que l’on voit assez peu au final est digne des plus grands méchants du cinéma. Il rappelle Dark Vador, il inspire la crainte bien que son personnage semble déjà relégué à un huitième plan et plus nuancé qu’il n’y paraît. Ce n’est évidemment pas l’Odyssée mais une adaptation. On prend des libertés, on s’éloigne parfois du récit flou d’Homère et passe vite certaines scènes voire les zapper complètement pour ne pas que ça dure trop longtemps. À mon humble avis, les passages où il me semble que Nolan s’éloigne du récit d’Homère sont d’ailleurs très réussis.
J’aime le récit de l’Odyssée car il met la condition humaine face à ses contradictions, il offre une réflexion d’une profondeur si juste et infinie. Mais j’aime aussi les digressions ou les balourdises du récit. Des choses un peu grosses qui sont ici absentes. C’est avant tout sérieux, crédible, épique, grandiose. Mais c’est très maîtrisé, Nolan semble avoir une idée très précise de l’idée qu’il se fait de l’Odyssée et du registre dans lequel il veut amener son film. Et même s’il s’en éloigne, je ne suis pas prof d’histoire, mais je trouve qu’il massacre le récit d’Homère tout en le respectant assez bien dans le genre dans lequel il veut le transposer et la contrainte de temps d’adapter un récit de 20 livres en un film de 2h50.
Le temps est ce qui m’a gêné dans ce film. C’est pour moi trop court. Les images sont magnifiques. Notamment les plans sur le bateau où on se sent vraiment avec eux sur le navire. Mais c’est trop rapide, on ne ressent pas le côté périple et souffrance de l’Odyssée. On ne ressent pas qu’il défie les dieux et qu’il subit leur vengeance au cœur d’un long et épuisant voyage de 7 ans. Il y a beaucoup de flashbacks donc on perd cette idée de lutte contre l’océan. Tout s’enchaîne vite, il passe les sirènes, Scylla... les Enfers, la tempête, ça va extrêmement vite mais en même temps ça reste bien amené et efficace. Et Athéna est présente, mais le rapport aux dieux est si intéressant, et il n’est pas évoqué. Certainement pour coller à la crédibilité et au registre sérieux cherché par Nolan.
Dans les questions que je trouve fascinantes chez l’Odyssée au-delà de celles liées aux dilemmes et morales auxquels se retrouve confronté Ulysse, il y a la question de la mémoire et de la croyance. Les dieux sont des êtres pleins de vices et ridicules à l’image des hommes. Et je trouve la question intéressante que lorsqu’Ulysse se détourne, les dieux peuvent devenir des êtres immortels mais si les hommes se détournent d’eux ils n’existeront plus. Donc les dieux doivent arranger le destin afin qu’il retrouve sa croyance dans les dieux afin qu’ils puissent continuer d’exister. De même que la relation d’Ulysse avec Athéna, on sent que ce n’est pas ce qui intéresse Nolan. Et c’est dommage car c’est une particularité intéressante de l’Odyssée mais il a au moins l’humilité soit de ne pas savoir comment l’intégrer à son récit et de préférer la mettre de côté, ou l’évoquer implicitement par des dialogues.
Ce n’est pas un film à voir, c’est le film à voir. Bravo ! J'ai envie de la voir 4 ou 5 fois.