L’Odyssée était presque un choix évident pour Christopher Nolan. L’œuvre d’Homère correspond parfaitement à son cinéma : des voyages hors normes, des monstres, des batailles, des décors gigantesques et une volonté de créer un spectacle immersif. Nolan privilégie l’utilisation de l’IMAX 70 mm, afin d’obtenir une image plus réaliste. Il reste un réalisateur qui maîtrise parfaitement le sens du spectacle.
Cependant, le choix de réinterpréter L’Odyssée sous un angle plus dramatique et philosophique est plus discutable. Le récit original d’Homère est volontairement fragmenté, ce qui modifie la chronologie et peut parfois casser le rythme de l’aventure. Surtout, Nolan transforme profondément son héros. Ulysse qui est censé être un homme orgueilleux, rusé et manipulateur et il devient un homme traumatisé par la brutalité de la guerre de Troie, hanté par ses actes et cherchant une forme de rédemption.
Ce changement n’est pas forcément mauvais, mais il révèle une limite du cinéma de Nolan : il excelle lorsqu’il construit des scènes spectaculaires, mais il est moins convaincant lorsqu’il doit donner une véritable profondeur émotionnelle à ses personnages. On retrouve cette distance dans l’interprétation de Matt Damon, qui propose un Ulysse très sérieux mais parfois trop monotone, manquant de nuances dans ses émotions.
Finalement, tout ce que j’attendais avant de voir le film était présent et donc sans réelle surprise. Comme souvent avec les grandes adaptations hollywoodiennes, l’œuvre originale est modifiée pour correspondre à une nouvelle vision. Certains changements sont intéressants car ils relèvent du détail, comme certaines variations dans les épreuves d’Ulysse. En revanche, Nolan invente certains événements majeurs comme le destin tragique de Sinon.
L’un des autres aspects les plus critiquables reste selon moi le traitement des personnages féminins. L’Odyssée d’Homère est loin d’être un récit où les femmes sont uniquement secondaires. Circé et Calypso jouent des rôles essentiels dans son voyage. Pourtant, dans cette adaptation leur importance dans le récit est fortement diminuée à des apparitions symboliques.
Des actrices comme Lupita Nyong’o (Clytemnestre), Zendaya (Athéna) apparaissent très peu malgré leur importance mythologique. Elles semblent davantage servir d’argument marketing manquant de développement. Le même problème concerne Calypso, qui partage sept années de la vie d’Ulysse, ou Circé, qui l’accompagne pendant un an. C’est une adaptation plus masculine que celle d’Homère, une critique qui revient régulièrement dans le cinéma de Nolan. Toutes n'apparaissent que quelques minutes.
Globalement, Nolan respecte l’œuvre d’Homère malgré quelques inventions importantes. Cependant, il enchaîne les débarquements sur différentes îles et les rencontres avec des monstres sans réellement prendre le temps de les développer. Les Lestrygons, qui sont pourtant des géants cannibales dans le récit original, ne sont jamais vraiment présentés comme tels mais plutôt comme des guerriers en armure. Même chose pour Charybde, réduit à un simple tourbillon aspirant les bateaux. Cet aspect fantastique aurait mérité davantage d’attention. L’univers de L’Odyssée est tellement riche qu’il aurait pu offrir bien plus qu’une simple succession d’épreuves.
Le casting est également discutable. Beaucoup de débats ont entouré le choix de Lupita Nyong’o, mais cette polémique semble parfois oublier que les mythes antiques ne fonctionnent pas comme des récits historiques précis. Certaines tenues modernisées paraissent très éloignées de l’époque représentée. Le personnage d’Antinoos tombe quant à lui tombe dans une représentation très classique du méchant arrogant et lâche. Les personnages tels que Pénélope et d'Ithaque sont facilement oubliable.
Il ne faut cependant pas nier les qualités du film. Le Cyclope est impressionnant, les décors sont magnifiques. Adapter L’Odyssée est un défi immense. Le récit d’Homère est tellement riche qu’il oblige forcément à faire des choix.
La conclusion m’a également laissé plus perplexe. Le combat final contre les prétendants prend une dimension presque excessive. Ulysse, censé affronter une dizaine de prétendants, se retrouve face à une véritable armée renvoyant à des scènes de film d'action digne de John Wick. Malgré les nombreux coups reçus, les blessures restent finalement assez superficielles, ce qui réduit l’impact physique et dramatique de l’affrontement.
Nolan offre une adaptation ambitieuse, visuellement impressionnante et fidèle à certains grands thèmes, mais qui souffre parfois de vouloir transformer un récit d’aventure mythologique en drame psychologique sans toujours réussir à retrouver la puissance émotionnelle de l’œuvre originale.