Les projets de Nolan sont de plus en plus intéressants et de mieux en mieux construits. On atteint pour moi ici un niveau presque supérieur à celui d’Oppenheimer, lui-même restant une énorme claque dans la gueule.
Cette version du voyage d’Ulysse nous plonge au cœur de la violence de l’Homme et ses plus grands vices, ses pulsions les plus viscérales, tout en nous offrant un accès envoûtant au mystique.
La timeline est à mes yeux parfaitement amenée, la pluri-narration et le retour en arrière sont clairs et posent une structure très compréhensible -un schéma presque étonnant au regard de la filmographie de Nolan. Ainsi, il n’est pas difficile de plonger dans le récit très rapidement -presque un peu trop d’ailleurs- et de comprendre les relations politiques et humaines qui régissent ce péplum.
Et quel péplum ! Quel beau film d’action ! On est plongés au cœur de cette quête, confrontés à sa violence d’une manière très réaliste, on est dans le vrai, dans le sale. On s’inquiète, on a peur, on croise les doigts, on ferme les yeux et on retient son souffle. On exulte même, car si les scènes sont aussi intenses, c’est notamment grâce à des plans très bien pensés qui nous offrent le droit à des vrais moments de catharsis. Je ne peux pas ne pas parler du tableau du passage aux Enfers qui nous laisse absolument sans-voix. On assiste à de l'art pur, de la poésie. Par ailleurs, les choix de tournage ne sont pas laissés au hasard et les paysages rendent très bien hommage au récit d’Homère.
Et comment parler d’intensité sans rendre hommage aux acteurs. Il est rare que le cinéma “hollywoodien” nous fasse oublier ses grosses têtes. En l’occurence ici, on ne les voit même plus. Matt Damon disparait complétement pour laisser place à son personnage (une performance qui pourrait peut-être lui apporter son premier Oscar), tout comme l’ensemble du cast d’ailleurs. Télémaque est de loin le meilleur rôle de Tom Holland, Elliot Page est terrifiant de justesse et Himesh Patel est loin de nous décevoir (à son habitude). Malgré un rôle majoritairement secondaire (car ça reste un film de Nolan), les femmes ne sont pas à exclure de ce jeu pointu. Anne Hathaway est convaincante, Lupita Nyong’o est sublime, Charlize Therone et Samantha Morton incarnent parfaitement la subtilité de leur script.
Là où ça devient intéressant, c’est l’interprétation du réalisateur. On s’attendait, notamment depuis Oppenheimer, à retrouver cette réflexion sur la ligne entre le bien et le mal dans une société corrompue, c’est le cas. En effet, cette réflexion sur la position de héros est amenée assez tôt dans le film, notamment via les dialogues entre Ulysse et Athéna. On comprend bien qu’il y’a quelque chose d’intérieur qui empêcherait Ulysse de “rentrer chez lui”, en réalité, de vivre avec ce qu’il a fait. Ce combat intérieur est aussi mis en avant dans le passage du chant des sirènes, avant d’exploser concrètement lorsqu’Ulysse révèle à Pénélope, et au spectateur, la barbarie dont ils ont fait preuve à Troie. Où est le bien ? Où est le mal ? Cette dichotomie pure n’existe pas. Lorsqu’Ulysse dit “ Nous n’avons pas respecté le sacré”, il ne s’agit plus des dieux. Il s’agit de l’Humanité, de ce qu’il nous reste de pur. Ils ont violé l'Homme.
De plus, cette adaptation critique directement notre société actuelle, en mettant particulièrement la lumière sur la naissance des conflits, les guerres d’interêts, la violence et les massacres de civils au profits de quelques gros poissons. Rien qui ne nous rappelle pas les conflits géopolitiques que nous traversons. En gros, pas de gentils, pas de méchants, que du fric et des pulsions, quid des dommages collatéraux. Voilà le message.
En ce sens, l’approche de Nolan me paraît assez pertinente et la morale véhiculée me convient.
Cependant, cette leçon aurait sûrement été plus poignante sans cette fin aseptisée. C’est bien dommage qu’il faille juste s’échapper pour reconstruire un monde meilleur et guérir…. Et ils vécurent heureux… et tout le monde est content etc.
Que voulez-vous, ça reste une production américaine, et pour vendre aux américains, il faut faire du bon burger.
J'exagère mais les vingts-trentes dernières minutes ne sont pas à la hauteur du spectacle proposé avec des scènes qui manquent cruellement de dynamique, de structure et de portée. Certains passages durent bien trop longtemps, au profit d’autres scènes qui nous semblent écourtées, notamment dans la première partie de l'œuvre.
Bon, on ne va pas se mentir, qu’on aime Nolan ou pas, l’Odyssée c’est un spectacle. C’est un film de haute qualité, qui offre des moments de théâtre grandioses et réalisé avec une rigueur transperçante. Du tragique, du beau, de la violence, du réel et de la poésie, c’est ça l’art non ?