L'Odyssée
7.3
L'Odyssée

Film de Christopher Nolan (2026)

Seize ans après avoir fait s'effondrer des rêves gigognes dans Inception, et deux ans après avoir raconté la bombe qui a changé le siècle dernier, Christopher Nolan referme une boucle qu'il dit porter depuis l'enfance : adapter le texte fondateur de toute narration occidentale. Attendu comme l'événement cinématographique de l'été, intégralement tourné en caméras 70mm IMAX à travers six pays pour un budget avoisinant les 250 millions de dollars, L'Odyssée est une proposition rare dans le paysage actuel. Un péplum qui fait presque entièrement l'impasse sur le numérique, à l'heure où Hollywood ne jure plus que par lui. Reste à savoir si le geste suffit à faire vibrer le mythe autant qu'il le donne à voir.


Nolan n'a jamais caché son admiration pour Homère comme architecte plutôt que comme conteur. Il reprend presque à l'identique la structure en récit enchâssé du poème, ce démarrage in medias res à Ithaque, prétendants déjà installés, Télémaque déjà parti en mer, avant qu'Ulysse ne prenne en charge sa propre histoire. Une fidélité de squelette, donc, mais une liberté totale sur la chair, avec la langue anglaise choisie pour son impact émotionnel plutôt qu'historique, des pans entiers du siège de Troie empruntés à Virgile et à Eschyle pour combler ce que le poème ne fait qu'effleurer en flashback, un rôle étoffé pour Télémaque et une Pénélope à qui l'on prête enfin un peu de la fureur qu'elle contient depuis vingt siècles.


Le résultat ne ressemble ni à une illustration sagement révérencieuse comme le Ulysse (1954) de Kirk Douglas ou le téléfilm d'Andreï Kontchalovski (1997), ni à une transposition totale façon dessin animé spatial des années 80 dans Ulysse 31. Nolan se place plutôt dans la lignée des premiers aèdes eux-mêmes. Il souhaite garder et réorganiser l'ossature épique et lyrique pour un public qui n'a plus les mêmes réflexes de lecture. Une méthode qui, sur le papier, tient toutes ses promesses d'accessibilité. Encore faut-il que le reste du film suive.


Contre vents et pixels


Car cette fidélité de structure s'accompagne d'un pari bien plus concret : celui du tangible. Premier long-métrage de fiction tourné intégralement avec des caméras 70mm IMAX, L'Odyssée préfère un navire grandeur nature voguant en haute mer à un bassin de studio, et minimise au maximum les fonds verts. Il y a l’authentique château italien de Santa Caterina, qui incarne les remparts d'Ithaque, tandis que de vraies personnes s'empilent dans la carcasse en bois du cheval de Troie plutôt qu'une modélisation 3D. Un choix presque politique dans le Hollywood actuel, sachant que la semaine précédant sa sortie, le remake live-action de Vaiana — avec le même budget, presque entièrement porté par les effets numériques — s'est effondré en salles et sous les critiques. Difficile de ne pas y lire un contraste voulu, ou du moins salutaire.


Ce refus du numérique n'a rien d'un caprice esthétique, c'est aussi une manière de prouver, contre les kitscheries numériques d'un Gladiator II, qu'un péplum d'auteur peut encore se financer et se tourner à l'ancienne, avec des marins qui rament vraiment et des acteurs qui apprennent à hisser une vergue. Le film gagne, dans ses scènes de mer, une texture presque documentaire. On sent le sel, le bois qui craque et l'épuisement des corps.


Un revers de taille vient toutefois nuancer cette ambition : le format 70mm IMAX intégral, aussi spectaculaire soit-il, ne peut être projeté tel quel que dans trois salles en Europe, dont une seule en France, au Pathé Odysseum de Montpellier. Pour compenser, de nombreuses cabines de projection se sont équipées en 70mm pour l'occasion, un effort qui n'a rien d'anodin, tant ce format reste celui qui restitue le plus de détails à l'image, en cohérence avec la volonté de Nolan de capturer quelque chose de concret, aussi bien dans les décors que dans des personnages eux-mêmes abîmés. La photographie de Hoyte van Hoytema va également dans ce sens avec des teintes boisées et métalliques, une texture rugueuse qui charge chaque plan d'une matière presque palpable.


Ce même geste de dépouillement s'applique, plus discutablement, au merveilleux lui-même. Poséidon devient une tempête, Zeus se réduit à l'orage ; quant aux Sirènes, aux Lestrygons, Charybde et Scylla ne sont qu'effleurés, comme si Nolan craignait de trop s'aventurer sur le terrain du fantastique pur. Seul le Cyclope Polyphème échappe à cette réserve. Il est incarné en animatronique, avec une présence physique inquiétante empruntée à la philosophie du monstre-personnage chère à Guillermo del Toro, il est la seule créature du film qui existe vraiment face caméra.


C'est pourtant ailleurs que le film trouve son sommet, chez Circé. Samantha Morton en fait une enchanteresse à l'ambiguïté viscérale, dont le pouvoir de transformer les hommes en pourceaux se lit moins comme une cruauté gratuite que comme une arme défensive née de sa propre vulnérabilité, face aux hommes qui débarquent en conquérants sur son île. Sa magie, filmée en gros plan comme un geste de potière, est le moment où le film lâche enfin la fresque mythologique pour l'intime, et où, contre toute attente, il se met à s’élever.


Une culpabilité à la dérive


Le problème, c'est que cette respiration ne dure pas. La structure en flashback, fidèle à un poème où Ulysse raconte lui-même ses exploits, installe une distance narrée qui dilue l'épreuve physique de son équipage. On devrait suffoquer avec ces hommes, mais on ne fait que les regarder suffoquer, comme on écouterait une fable qu'on nous réciterait en images. L'étape chez Calypso en paie le prix fort. Privé de tout vrai dilemme puisque son destin est déjà scellé par la prophétie, Ulysse n'y affronte qu'un choix théorique, et Charlize Theron se retrouve à défendre un arc que l'écriture a vidée de son enjeu le plus intime, sans qu’on la caractérise.


Pénélope n'échappe d'ailleurs pas tout à fait au même sort. La première partie du film semble vouloir lui donner de l'épaisseur, avant de la laisser filer en retrait, sa personnalité à peine esquissée derrière la fureur contenue qu'Anne Hathaway parvient malgré tout à faire sentir. En dehors de Circé, seule à exister vraiment par elle-même, les figures féminines du film restent ainsi tenues à distance.


C'est cette texture tragique-là que la distance vient assourdir, celle d'un Ulysse construit sur la culpabilité. Roi altruiste, il cherche sincèrement à ramener vivants les hommes qu'il a entraînés dans son sillage, et regarde, impuissant, leur loyauté se fissurer un peu plus à chaque vague qui frappe leur bateau, à chaque vent qui les repousse loin d'Ithaque. Ce sont des hommes qui ont fait la guerre pour l'orgueil d'un seul, et qui se retrouvent, au retour, à livrer un bras de fer perdu d'avance contre des dieux dont ils ne sont plus que le jouet. La vraie blessure d'Ulysse ne date d'ailleurs pas du voyage, elle remonte à la chute de Troie, lorsque sa propre ruse l'a recouverte de braise, et dont il porte le remords. Car le cheval de bois n'est pas qu'un stratagème militaire : c'est une offrande travestie en piège, une violation pure et simple de la xenia, cette loi de Zeus qui fait de l'accueil de l'étranger un devoir à la fois moral et religieux, puisque n'importe quel voyageur reçu sous son toit pourrait être un dieu déguisé. Un accord tacite qu'Ulysse a lui-même rompu le premier, et dont l'écho reviendra le hanter jusque dans le climax du film. Il en paie le prix au terme d'un long voyage intérieur, fragmenté, raconté un peu à la manière de Memento ou d'Inception, où une temporalité enchâssée vient épouser et souligner le trouble d'un homme qui ne cesse de remettre sa propre confiance en question. Un examen de conscience, avant tout : celui d'un mortel qui doit réapprendre ce qu'il lui reste encore à honorer.

Reste que cette architecture intérieure, aussi cohérente soit-elle sur le papier, avance peu à l'écran. Le montage alterné entre les différentes temporalités du voyage suggère l'évolution du personnage bien plus qu'il ne la dramatise, et l'on comprend le trouble d'Ulysse presque toujours par ellipse, jamais vraiment par une confrontation directe avec lui-même.


Le climax final, lui, se veut comme une délivrance. Les prétendants, en s'imposant depuis des années dans le palais d'Ithaque, ont eux aussi bafoué cette même xenia qu'Ulysse avait un jour trahie sous les remparts de Troie, et c'est bien cette faute en miroir que le sang vient laver. Le plaisir de mise en scène est réel, mais la séquence s'étire, la géographie de l'affrontement avec les prétendants devient par instants difficile à suivre, et le personnage de Mélantho (Mia Goth), dont le texte d'Homère lui-même ne tranche jamais vraiment le statut de victime ou de traîtresse, se perd dans la mêlée. On retrouve là, presque à l'identique, le dessin narratif d'Oppenheimer, avec une première partie électrique, puis un ralentissement vers l'introspection que Nolan peine à tenir avec la même tension.


Ce flottement de rythme est largement compensé par un engagement d'acteurs rarement pris en défaut. Matt Damon, pour son premier grand rôle chez Nolan après deux emplois secondaires dans Interstellar et Oppenheimer, s'est imposé un an de préparation physique et un régime draconien pour incarner un roi épuisé plus que triomphant. Un tournage qu'il a lui-même qualifié du plus éprouvant de sa carrière, vécu avec une forme de nostalgie anticipée, comme s'il savait qu'on ne referait plus beaucoup de films de cette ampleur. Nolan lui-même juge le film inconcevable sans lui et c'est tout à l'honneur de Damon, très convaincant, même si la mise en scène n'arrive pas toujours à révéler une émotion pure que Ludwig Göransson tente d'amplifier.


Autour de lui, le reste de la distribution tient sa partition sans fausse note. Anne Hathaway joue avec finesse l'écart entre la maîtrise de façade qu'impose son rang et les éclats qui, par instants, la trahissent, Tom Holland fait de Télémaque un passage à l'âge adulte crédible autant dans le corps que dans la voix, Robert Pattinson compose un Antinoos aussi vaniteux que lâche, et Zendaya laisse son Athéna volontairement spectrale, plus hantise que déesse guerrière.


Au fond, L'Odyssée ressemble à ces récits qu'on se fait raconter au coin du feu, où la voix du conteur importe parfois plus que l'histoire elle-même. On est saisi par la texture du décor qui craque, la lumière qui vacille, le sel qu'on devine sur les visages d'un marin épuisé et l'on oublie, par instants, de trembler pour lui. Car le vrai risque du film, en somme, n'est jamais tout à fait celui qu'il affiche. Nolan bouscule assez peu le mythe lui-même, dépouillant à la fois son héritage fantastique et la manière même de le raconter plutôt que de les réinventer, et c'est avant tout sur l'image que se joue son audace, quitte à ce qu'elle paraisse par instants un peu vaine, faute d'un fond à sa mesure. Nolan a filmé une mer bien réelle et un homme qui s'y noie à moitié. Cependant, il n'a pas toujours su nous y immerger avec lui. Reste que ce voyage-là rappelle qu'un blockbuster d'été peut encore viser aussi haut que large, et qu'il existe, envers et contre la prudence des studios, des cinéastes assez obstinés pour parier une fortune sur la conviction qu'un public saura encore se laisser porter par une histoire vieille de vingt-sept siècles. Cette traversée-là, déjà, vaut le voyage.

Cinememories
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le 15 juil. 2026

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