Travaillant dans le ciné qui a eu l'exclusivité nationale de la copie IMAX 70mm (un dispositif monstrueusement minutieux et fragile en coulisses : un grand bravo à mes collègues projectionnistes qui ont assuré), c'est avec un enthousiasme évident que j'attendais le début de la séance en AVP de minuit, pour finir à 3h30 du matin (et rouvrir le ciné à 9h : ça va piquer). Le film se lance : quelle beauté que ce retour à la péloche d'antan. Le grain, ponctué d'imperfections (les petites saletés qui disparaissent vite, comme dans les vieux films), rend l'image immédiatement "avec un effet nostalgique", comme si le cinéphile retrouvait un vieux copain trop longtemps perdu de vue. A cela, on ajoute un format d'écran inégalé (on a l'écran IMAX le plus grand de France : c'est ce qui a motivé notre sélection pour l'unique copie IMAX 70mm), qui nous a avalé dans l'image 100% du temps, avec ce plaisir immense d'avoir enfin un film sans jamais aucune bordure qui vienne rétrécir l'image. Du 100% full screen, c'est inédit, surtout avec le grain péloche à l'ancienne. Au côté plus que spectaculaire de l'image (on chipote juste sur ceci : avec la définition exceptionnelle de l'image, les fonds clairs clignotent, car ici on voit le défilement de la pellicule, c'est un peu pénible à la longue), on va très vite opposer le film (retirons ce pansement dès maintenant) : c'est l'un des moins bons Christopher Nolan. L'Odyssée suit presque religieusement le livre éponyme d'Homère, ce qui était une bonne idée sur le papier, mais qui l'est beaucoup moins en terme d'adaptation filmique, car le découpage en chapitres racontés depuis le point de vue d'un personnage différent du précédent, ou d'un flashback d'une aventure passée, est ici un véritable patchwork, sans aucune transition, qui donne l'impression d'un montage chaotique. Il semble parfois manquer des plans dans une même scène (faux-raccords à la pelle : Matt Damon n'a pas sa capuche pour aller voir l'aveugle, et plan d'après il l'a, idem le cheval de bois commence à peine à être redressé et plan d'après il l'est directement, il manque un peu de fluidité dans les plans qui s'enchaînent), et souvent entre les scènes différentes (on saute en permanence d'un lieu / personnage à un autre, sans liant). Niveau narratif, comme on l'a dit c'est un suivi presque religieux de l'épopée du livre, ce qui est plutôt positif pour découvrir cette aventure pleine de rebondissements, avec quelques changements quand même (la scène du Cyclope notamment avec les soldats qui ne se mettent plus au-dessous des moutons du Cyclope, ce qui est un peu bête quand on pense qu'une touffe de foin ne fait pas grande illusion sur une grosse armure dont on conserve même le casque à crête... Bref...). Pour les monstres, Nolan a choisi des designs originaux : les sirènes ne sont pas ailées comme dans le livre ou des femmes à queues de poissons comme dans la relecture moderne, ce sont juste des femmes à poil (parce que pourquoi pas) dont on ne voit pas ce qu'elles font aux hommes qui y succombent (la scène est coupée beaucoup trop tôt), l'Hydre est une grosse main à phalanges fracturées (on l'a trouvée très moche), et le Cyclope a l’œil penché (ça change un peu). La musique est plutôt bonne dans l'ensemble, le casting principal est bon (même s'il se fait éclipser par les courtes apparitions des rôles secondaires : Robert Pattinson est encore excellent dans le rôle d'un fourbe méchant, John Leguizamo est parfait en vieil aveugle), et "la scène du chien" en a ému plus d'un dans la salle. Tout n'est pas à jeter, loin de là, dans cet Odyssée juste mal montée (un peu comme Tenet : c'est un bazar jusque dans les combats épiques, affadis par la caméra spasmodique et rarement bien placée), un comble pour un Christopher Nolan. En revanche, la patine old school dont il a bénéficié en ayant fait l'effort d'être tourné en pellicule (ce qui l'oblige à des artifices matériels pour la fantaisie du film : un grand bravo aux truquistes à l'ancienne, on adore ce côté vintage) est une coquetterie visuelle pour le cinéphile qui retrouve un format d'image qui lui tenait à cœur. Un bon gros coup de nostalgie cinéphile.