Adapter Ulysse, d'autres l'ont fait ; de Giuseppe de Liguoro en 1911 à O'Brother des frères Coen en 2000, sans oublier la version avec Kirk Douglas... Ulysse a toujours hanté le grand et le petit écran. C'est un mythe fondateur qui nous vient du fin fond de l'Antiquité. Mais jusqu'ici, il s'agissait d'acclamer le guerrier, le vainqueur de Troie, et son destin torturé pour avoir osé défier les dieux de l'Olympe. Ici, Christopher Nolan prend un angle nouveau, celui d'un guerrier oui, mais plongé dans l'amnésie du syndrome post traumatique. Avant d'aller plus loin, il faut souligner plusieurs "petites" choses : d'abord j'ai vu ce film en Imax 70mm avec le projecteur qui va avec et c'est donc la version initiale voulue par Nolan. Dans la seule salle de France capable de le proposer ainsi, Pathé à Montpellier. Dire que l'image est superbe serait à peine lui rendre hommage quand on sait en plus le travail incroyable pour réussir à tourner dans ce format. Pas la peine de chercher, c'est le meilleur film de Nolan, sans aucun doute possible. Un souffle épique parcourt la narration, soulignée par le travail sonore de Ludwig Göransson (bcp mieux que Zimmer !), et la trouvaille d'ouverture qui consiste à confier le rôle de l'aède au rappeur Travis Scott qui dans un pur style urbain scande la "gloire" d'Ulysse. Donnant quasiment une dimension shakespearienne au récit (il y a toujours un fou ou un chœur chez Shakespeare pour relier réel et surnaturel). Donc rien que ça : l'image, le son, le flow... On frôle déjà la perfection.
Toutes les péripéties d'Ulysse ne sont pas intégrées dans ce récit, mais celles qui le sont sont particulièrement réussies. Le Cyclope par exemple est particulièrement réfléchi et travaillé. Rendre ce personnage crédible par le biais d'une malformation est un coup de génie. Quant à Circée, jouée par Samantha Morton, la scène est là encore très réussie et prouve qu'avec de l'imagination et un bon réalisateur, pas besoin d'effets spéciaux numériques... D'ailleurs parlons du seul point qui fâche : ce casting. Matt Damon, parfait (pourtant j'avais peur de ne pas le trouver crédible) ; il joue là son plus grand rôle je pense. Jon Bernthal dans le rôle de Ménélas, je craignais aussi que ça fonctionne pas ; que nenni, il s'y prête particulièrement bien. Leguizamo est bluffant dans le rôle d'Eumée (le porcher qui a vu grandir Ulysse). Quant à Euryloque, fidèle compagnon d'Ulysse, Himesh Patel lui donne une vraie dimension humaine. Alors me direz-vous, où est le problème ? Télémaque... Le fils d'Ulysse joué par Tom Holland, non, ça ne le fait vraiment pas. Charlize Theron dans la peau de Calypso ? Non plus, j'avais l'impression de revoir un Mad Max. Et Zendaya ? Ben elle fait comme d'habitude, mais je ne sais pas si on peut appeler cela jouer... Comme dans Dune, elle se contente de montrer son joli minois et tout le monde succombe... sauf moi. J'attends toujours de la voir jouer pour de bon... Quant à Pattinson, je ne sais toujours pas quoi penser de son interprétation. On pourrait reprendre et continuer sur le "bon casting", Anne Hathaway bien sûr ; mais aussi Elliot Page ou Andrew Howard... Tout ça pour dire que cette distribution est bien trop américaine ; jusque dans son côté woke (ici Hélène de Troie est noire). Nolan se détache du réalisme géographique pour appuyer sur la dimension intemporelle et universelle du mythe. Pourquoi pas, mais il aurait été plus avisé de choisir des acteurs plus proches du type méditerranéen, assurant une plus grande crédibilité au récit (mais il n'y aura sûrement qu'en Europe que nous reprocherons cela).
Un mot sur la toute fin du film également, un poil gâchée par une tentative un peu trop mélodramatique à mon goût. Une ellipse aurait mieux servi la chute. Et un autre mot sur les grands absents du film : les dieux de l'Olympe eux-mêmes. Où est Zeus ? Poséidon ? Et Hermès ?!! En retirant sa confrontation avec Calypso pour lui ordonner de libérer Ulysse, ou son intervention cruciale pour donner l'herbe magique (le môly) à Ulysse afin de contrer les sortilèges de Circé, Nolan assèche le récit de sa part de merveilleux et de dualité divine. Vu la longueur initiale du film, quelques minutes de plus n'auraient pas nui, bien au contraire.
Mais cela dit, allez le voir, même en version classique. Dans le trio de tête des meilleurs films de l'année 2026 ; et je me répète, la meilleure œuvre de Christopher Nolan. Rien que ça.