Il est peu dire que le retour de Christopher Nolan, 3 ans après son retentissant Oppenheimer, était vivement attendu : qu’elle lui soit pleinement acquise ou non, la communauté cinéphile surveille de près chaque sortie du réalisateur aux blockbusters d’auteur, avec son ambition et son inspiration sans cesse renouvelées, ou bien l’exploration de registres cinématographiques très variés. Ici, le choix d’une adaptation de l’Odyssée avait de quoi rendre d’autant plus curieux : un récit partiellement connu de tous mais dont la transposition en long-métrage semblait relever de la mission impossible, par sa dimension tentaculaire et pléthorique. C’est avec une audace certaine que le réalisateur, tel Ulysse ou bien Scapin, s’embarque dans cette galère dont il ressortira avec les honneurs.
Pour tenter de s'approprier l'œuvre, rien ne sert de faire les choses dans l’ordre : voilà qui pourrait être l’adage du film, ou de son réalisateur par extension. L’Odyssée est une épopée faite de récits, enlacés et entremêlés, chantés ou bien contés, et ce choix d’adaptation devient tout à fait limpide dès les premières minutes du long-métrage. Nolan navigue entre les différentes temporalités avec une grande fluidité, sans que la notion de temps ne soit traitée de manière cosmétique (Tenet, Dunkerque) ou éparse (Oppenheimer) comme dernièrement. Un soin indéniable est apporté à chaque transition, chaque renvoi chronologique, où l’on comprend immédiatement le rapport entre les personnages et la symbolique servant leur cheminement respectif.
Ce découpage met ainsi à l’honneur une galerie d’acteurs particulièrement bien exploités pour la grande majorité : Matt Damon parvient à donner corps à Ulysse, tour à tour mystérieux, rusé, loyal et affaibli, mais évitant finalement l’écueil d’être trop lisse (!). Du reste, on retrouve Anne Hathaway en muse sensuelle et forte, Robert Pattinson creusant le sillon de ses personnages viles (Le Roi, Le Diable tout le temps) digne d’un protagoniste de George R.R Martin, ou encore Jon Berthal campant le charismatique et désabusé roi Ménélas. Tom Holland demeure plutôt convaincant quoique dans la retenue, si ce n’est lors d’une scène à l’émotion palpable. Mention spéciale aux autres rôles secondaires du film, tels que Sinon, Circé, Hélène, Euryloque ou la silhouette d'Agamemnon, ombre de lui-même dont l'apparition iconique fait mouche à chaque instant.
Restent les personnages de Charlize Theron et de Zendaya, beaucoup plus anecdotiques dans le récit malgré leur aura habituellement magnétique.
Pour ce qui est de l’adaptation elle-même, qu’en est-il ? Loin de se brûler les ailes comme Icare, Nolan assume de faire sa propre lecture du récit millénaire, sans viser l’exhaustivité et la démesure qui nécessiteraient de nombreuses heures supplémentaires. L’une des grandes forces du film, et sans doute là où il était le plus attendu, est d’arriver à concilier l’ampleur de la fresque mythologique avec un regard personnel et circonscrit. C’est en effet dans la retenue que ses recours aux artifices et au gigantisme sont employés, permettant d’en décupler l’effet.
(la séquence horrifique du Cyclope particulièrement dérangeante empruntant à un Del Toro, la transmutation de Circé, le royaume d’Hadès,…).
Le mythe fantasmé se montre lointain, et on lui préfère l’âpreté du réalisme (le cheval de Troie). Du reste, les teintes chaudes et ternes renforcent la cohérence d’une esthétique épurée, où chaque île ressemble à l’autre, et donne l’impression d’une perte de repères dans un univers jonché de pièges et de mauvaises rencontres. Les connaisseurs regretteront certaines coupes dans le récit cependant.
(le passage du Cyclope tronqué d’une savoureuse partie, les sirènes vues de loin et évacuées en une minute, Charybde ressemblant à une vaguelette et Scylla à des tentacules de pieuvre moyennement bien modélisées).
Tout est ici relié à l’aventure humaine vécue par les différents protagonistes, leurs doutes et leurs peurs, leur colère et leur souffrance, de sorte que le fantastique serait presque une toile de fond pour laisser tout l'espace à leurs états d’âmes.
Il est souvent reproché au cinéma de Nolan de donner peu de place à l’affect, pour privilégier au développement des personnages celui de l’intrigue principale. Force est de constater que L’Odyssée vient tordre le coup à cette lacune bien connue du réalisateur, qui livre sans doute l’une de ses propositions les plus riches en émotions (toute proportion gardée). Le récit avance sans temps morts avec une tension constante, tout en gardant des moments de respiration pour mettre l’emphase sur les dilemmes moraux des personnages et accentuer leurs enjeux dramatiques. L’action, sublimée par une bande-son tribale et frénétique, s’avère des plus efficaces (bien qu’elle y perde parfois en lisibilité). Pas un instant l’ennui ne paraît durant les presque 3 heures de pellicule, et l’on se surprendrait presque à vouloir que le visionnage jamais ne s’achève, au grand dam d’Ulysse.
L’Odyssée marque ainsi un nouveau virage dans le cinéma de Nolan : plus que sa franche incursion vers la fantasy, il s’agit plutôt d’un retour à l’humanisation de ses personnages, qui avait pu faire défaut dans ses dernières propositions. Avant d’être ce récit millénaire dont l’héritage ne pourra jamais être parfaitement mis à l’honneur, Nolan nous propose une fable intimiste, dont les thématiques sont des plus pertinentes avec un regard contemporain. Une fable féministe et pacifique, invitant au respect de la faune, des parias et des plus démunis ; un récit sur les valeurs traditionnelles mises à l’épreuve, telles que l’hospitalité, le respect des morts et la fidélité. Enfin, l’histoire d’une fuite en avant, où les travers d’une violence exacerbée et la peur de l’engagement poussent l’individu à une perte de sens, et à la quête de nouveaux repères. Autant de sujets qui peuvent avoir une résonance particulière en chacun de ses spectateurs, et permettre de faire nôtre cette fameuse Odyssée Homérique.
PS : au vu de ses déclarations récentes, la promesse d’un film horrifique made in Nolan serait particulièrement captivante !