L'Odyssée
7.3
L'Odyssée

Film de Christopher Nolan (2026)

L'accueil ? Oui... mais pour les autres

Je viens de voir L’Odyssée de Christopher Nolan et je suis déçu. Pourtant, je n’en attendais pas grand-chose, puisque je ne suis pas vraiment un admirateur du réalisateur. D’abord, je me suis ennuyé. Et je me suis souvent pris la tête entre les mains devant la pauvreté des dialogues. Nolan a cette manie de tout expliquer par la parole : les situations, les intentions, les sentiments… Imaginez devoir commenter à voix haute chacun de vos gestes : c’est insupportable. Dès le début, Ulysse raconte à Pénélope en détail pourquoi il faut faire la guerre à Troie. C’est long, lourd, on baille fort.


Parlons tout de suite de ce qui fâche : le casting. J’admets avoir été mal à l’aise, parce que Nolan cherche à construire un monde réaliste, presque terre à terre. Il n’y a pas une débauche d’effets, pas de dieux qui apparaissent à l’écran dans un flash ou qui observent les hommes depuis l’Olympe. Le Cyclope est traité comme une immense créature qui pourrait réellement exister, nue, avec une peau abîmée par la mer et l’environnement. Circé ressemble à une fermière vivant à l’écart plutôt qu’à une magicienne dans un palais. Calypso est simplement une femme installée près du rivage. Même les éléments fantastiques sont souvent montrés comme des songes ou des hallucinations. Mais dans cet univers qui cherche constamment à paraître crédible, le casting brise l’illusion du film. Ulysse a un second Indien avec un gros accent anglais, des Thaïs apparaissent dans son équipage… Bref, on se croirait à Châtelet–Les Halles. Je ne vois plus le monde antique : je vois des quotas des productions destinées aux Oscars. À partir de là, le film perd tout son pouvoir d’envoûtement. Quant à la pauvre Ellen Page, qui mesure environ un mètre cinquante, pourquoi pas ? Alexandre le Grand n’était probablement pas beaucoup plus grand et ces tailles étaient plus courantes à l’époque. Mais Nolan la filme dans une armure trop grande pour elle. Cela devient involontairement comique. Un film peut parfaitement mélanger l’Antiquité et le monde contemporain. Pasolini le fait dans Œdipe roi, en assumant une Antiquité rêvée, primitive et presque hors du temps. Rohmer, dans Perceval le Gallois, choisit au contraire une fidélité radicale à Chrétien de Troyes, jusque dans la langue et dans des décors volontairement artificiels. Dans les deux cas, il existe une vision claire. Chez Nolan, il y a un mélange d’intentions qui ne fonctionne pas et c’est très bien qu’il se prenne une grosse polémique parce que ce n’est pas un choix artistique.


Dans ses thématiques,  Nolan reprendre une idée essentielle : l’hospitalité, il s’agit de l’une des structures morales fondamentales de L’Odyssée. Elle oblige l’hôte à accueillir l’étranger avant même de lui demander son identité. Mais elle impose également au visiteur de respecter la maison qui le reçoit. Cette règle est placée sous la protection de Zeus et devient dans le film la « loi de Zeus » : accueillir l’inconnu revient à reconnaître qu’il appartient encore au monde humain et civilisé. Tout le poème mesure ainsi le degré de civilisation des peuples rencontrés à leur comportement envers l’étranger. Les Phéaciens accueillent Ulysse, l’écoutent et le reconduisent chez lui. Polyphème lui refuse l’hospitalité et mange ses compagnons. Les prétendants commettent la faute inverse : ils profitent de la maison d’Ulysse et transforment l’hospitalité en prédation. l’hospitalité n’est donc pas une ouverture naïve et sans limites. C’est une relation réciproque qui protège à la fois l’étranger et la maison qui l’accueille. Le film conserve cette ambiguïté : la loi de Zeus oblige Pénélope et Télémaque à recevoir les prétendants, mais ceux-ci la détruisent précisément en abusant de cette obligation. Ulysse lui-même trahit cette valeur. Il gagne la guerre de Troie en transformant un cadeau, le cheval de Troie, en arme de destruction. Après avoir trompé ses ennemis et abusé de leur confiance, il passe le reste du récit à dépendre de celle des autres. Nolan en fait un homme dépressif, rongé par la culpabilité d’avoir participé à la conquête et à la destruction de Troie. Son voyage devient presque le retour moral de la violence qu’il a lui-même introduite dans le monde. La guerre contre Troie est présentée par les Grecs comme légitime, mais Agamemnon et Ulysse détournent leurs propres règles morales pour obtenir une victoire prédatrice. Agamemnon sera puni lui aussi. On peut lire le film comme une critique de sociétés occidentales qui proclament des valeurs universelles, droits humains, accueil, dignité, convoque la civilisation, pour justifier leurs interventions et leurs conquêtes, avant de les abandonner lorsqu’elles deviennent contraignantes. Nolan montre une civilisation qui s’effondre lorsque la confiance et l’hospitalité disparaissent. Nolan ne dit pas simplement qu’il faut accueillir tout le monde. Il demande plutôt ce qu’il reste d’une civilisation lorsque chaque étranger devient un ennemi et que chacun ne pense plus qu’à prendre, conquérir ou posséder. Pour Nolan, le véritable problème semble être la disparition de toute réciprocité : conquérir sans réparer, recevoir sans rendre, posséder sans partager. Cette notion de réciprocité apparaît centrale jusque dans la conclusion du film, lorsque Ulysse part honorer ses soldats morts sans sépulture. Ils se sont battus pour lui ; il reconnaît enfin la dette qu’il a envers eux et tente, symboliquement, de leur rendre ce qu’ils lui ont donné.


Quant aux acteurs, je les ai presque tous trouvés mauvais. Seuls le chien, qui m’a touché et Matt Damon s’en sortent à peu près correctement. Mention spéciale à l’interprète de Circé, constamment dans le surjeu, comme Anne Hathaway d’ailleurs, qui passe une grande partie du film à jouer l’hystérie. Tout n’est pas à jeter. J’ai beaucoup aimé le Cyclope, traité comme une véritable créature de film d’horreur. Les transformations provoquées par Circé sont également une excellente idée visuelle : elle semble modeler les corps comme s’ils étaient faits d’argile. Mais pourquoi faire vivre Circé dans une pauvre hutte plutôt que dans un palais envoûtant ? C’est tout le problème du film : il manque de mystère et d’exubérance. Les décors paraissent parfois tellement pauvres malgré l’énorme budget. La photographie en clair-obscur se veut réaliste, mais je la trouve surtout très pompière. Il fallait de l’audace plastique ; Nolan choisit presque toujours la gravité et un réalisme grisâtre. Et puis le film n’a même pas le charme érotique qu’on attend un peu de l’Antiquité. Je pensais qu’avec les Sirènes, on verrait au moins un bout de sein… Eh bien même pas. C’est décevant. Le Cyclope évoque évidemment Saturne dévorant un de ses fils de Goya. Et c’est justement l’une des rares choses que j’ai aimées dans la bande-annonce et qui m’a donné envie de voir le film parce que Goya est le peintre des horreurs humaines et que Nolan parvient brièvement à retrouver cette puissance-là.

Mais ces quelques idées ne sauvent pas l’ensemble. Je me suis ennuyé devant les dialogues plats comme devant les combats. Lors de l’affrontement final, Matt Damon est lent. Il avance comme s’il avait vingt ans de plus puis la scène devient presque risible tant elle s’éternise.


Bref, une adaptation bavarde, beaucoup trop sage visuellement, malgré quelques bonnes idées. Allez tout de même le voir s’il fait très chaud et que vous cherchez la climatisation.

Naldra
3
Écrit par

Créée

le 17 juil. 2026

Critique lue 35 fois

Naldra

Écrit par

Critique lue 35 fois

1

D'autres avis sur L'Odyssée

L'Odyssée

L'Odyssée

8

Kelemvor

le 15 juil. 2026

Suivre

Christopher Nolan a trouvé son Ithaque : le voyage impossible d’un cinéaste face aux dieux

Adapter L’Odyssée après plus de deux millénaires d’interprétations, de traductions et de détournements, c’est accepter de se mesurer à un récit qui appartient moins à son auteur qu’à la mémoire...

L'Odyssée

L'Odyssée

7

Sergent_Pepper

le 16 juil. 2026

Suivre

Du chant et des armes

Le parcours de Nolan est passionnant : c’est l’un des grands réalisateurs en activité, parmi les rares de cette génération à pouvoir déplacer les foules sur son seul nom. Après s’être illustré dans...

L'Odyssée

L'Odyssée

3

Plume231

le 16 juil. 2026

Suivre

Chante, déesse... une autre version !

Cela vaut le coup de tourner en Grèce, en Italie, en Écosse, en Islande et au Maroc, qui plus est avec un format IMAX, si c'est pour chier des images aussi attrayantes pour l'œil que des vues de...

Du même critique

Arco

Arco

5

Naldra

le 20 oct. 2025

Suivre
Dernière modification

le 20 oct. 2025

Ça manque de vécu

J'ai vu hier le film en avant-première, l'animation est excellente. J'ai regardé un peu le parcours d'Ugo Bienvenu, rien à redire, il a plein de bonnes idées d'animation. Par contre, le souci est là,...

La Plus Précieuse des Marchandises

La Plus Précieuse des Marchandises

1

Naldra

le 21 nov. 2024

Suivre

La subtilité est morte

Sérieusement, comment est-ce possible?Fraude, faux conte, bien que l’on y retrouve tous les artifices du conte avec « il était une fois », un narrateur, une présentation : un pauvre bûcheron et une...

Le Ciel rouge

Le Ciel rouge

4

Naldra

le 10 sept. 2023

Suivre

Critique de Le Ciel rouge par Naldra

Je regardais "Jojo's Bizarre Adventure", je prenais du plaisir à suivre la partie avec Jolyne, mais je l'ai abandonnée pour aller voir "Le Ciel Rouge" au cinéma.Je suis allé voir ce film parce qu'il...