Je suis allé voir cette adaptation de l'Odyssée un dimanche en début d'après-midi. Salle pleine à Agen. Depus quelques années, entre les mousquetaires, le comte de monte Christo et ça, le film d'été qui cartonne est visiblement une adaptation de classique littéraire. Belle revanche, dommage que ce soit toujours fait de manière aussi pompière.
(Je l'interprète comme un signe de vieillissement de la population. Les grands-parents emmènent les petits-enfants en espérant les pousser à lire, ce genre de truc).
Nolan a fait une erreur : offrir une approche holistique d'une oeuvre rhapsodique.
Bon, je traduis. L'Odyssée n'a jamais été pensée comme une oeuvre qu'on lit d'une traite dans l'Antiquité. C'était un bon best-seller, avec du merveilleux, un héros qui résoud des situations par son astuce, qui échappe aux pièges des dieux avec l'aide de la déesse Athéna. On le déclamait par morceaux : une soirée correspondait à un ou deux épisodes. L'Odyssée offre aussi une géographie mythique de la Méditerranée : Circé correspond au sud de la Sicile, Charybde et Scylla au détroit de Messine, le Cyclope aux îles éoliennes, etc... C'est de l'exotisme !
Qu'est-ce que ce manteau d'arlequin devient sous la direction de Nolan ? Une capote militaire vert de gris. Une réflexion sombre sur la responsabilité individuelle dans un monde qui se défait. Ha, et bien sûr aussi, sur ce que c'est qu'être un vrai bonhomme (barbu, musclé, torturé, faussement ambivalent : pitié, sortons de la Joshbrolination de la masculinité hollywoodienne).
Et exit le merveilleux. Ho ok, y'a le cyclope et y'a des géants, mais pas grand-chose de plus.
Charybde et Scylla ? Une métaphore du dilemme nul du tramway (Ulysse cache à ses hommes qu'en prenant Scylla, six mourront tandis qu'avec Charybde, tous mourront).
La déesse Athéna, qui semble passer son temps à juger Ulysse plutôt qu'à l'aider ? on découvre qu'elle est simplement une hallucination inspirée d'une jeune fille troyenne qu'Ulysse a vu décapiter sans intervenir.
Circé ? Une militante féministe assez paranoïaque qui renvoie les compagnons d'Ulysse à leurs statuts de mascu.
Calypso ? Sept ans passés à oublier sa femme à Ibiza en fumant des oinjs (il manque juste les mojitos).
J'y allais en donnant au film le bénéfice du doute, vraiment. Mais et d'une, j'ai retrouvé ce que je déteste tant chez Nolan :
- Son absence d'art de l'ellipse. Tout doit être verbalisé, expliqué plutôt que montré ou suggéré. Ceux qui trouvent les films de Nolan ambigus, je ne sais pas quoi leur dire. C'est du niveau d'une fanfiction au niveau écriture. Il n'y a aucune recherche.
- Son montage très calibré. Les séquences de suspense sont inévitablement cutées de plus en plus court avec du tam tam et des grincements à la Hans Zimmer. De ce point de vue, la palme revient à la scène d'ouverture des portes de Troie, débilement longue. Mais on pourrait citer bien d'autres exemples : la transformation en porcs, le combat contre les géants. Tout est trop long, il faudrait vraiment qu'il monte autrement ses films que pour des débiles.
- Encore une fois, une vision de la masculinité stéréotypée qui mime, de manière très faux-cul, la mauvaise conscience. La construction du personnage de Pénélope, de ce point de vue, est révélatrice. Ann Hathaway s'est vue donner une tirade sur la société qui ne permet pas aux femmes de prendre les choses en main, mais on sent que c'est un artifice pour éviter l'accusation de machisme. Or tout le film suggère que Télémaque doit apprendre à suivre les pas de son père, c'est-à-dire être capable de sortir vivant d'un guêt-apens d'une dizaine de tueurs en les égorgeant un à un comme une machine. Débrouille-toi avec ça.
Le film de 1954 est kitsch, pue le péplum cheap, mais c'est un vrai récit d'aventure, coloré et enthousiasmant. Ce n'est pas une pseudo-parabole prétentieuse dans laquelle les épisodes du voyage ne sont que des diversions pour un voyage intérieur dans la mauvaise conscience masculine guerrière.
Le summum du ridicule, le moment où le film m'a vraiment fait ricaner, c'est la scène du massacre des prétendants, stupide de bout en bout. ça n'en finit pas, Ulysse se bat seul contre des dizaines de mec, avec des armes variées qui tombent du plafont ("les épées !" "les boucliers !" "les lances !". Je vous promets que je ne caricature pas. Le seul truc réjouissant de ce naufrage, c'est Robert Pattison, parfait en méchant d'opérette, on est sur du Geoffrey Baratheon en niveau de tête-à-claque.
Je n'aime pas Nolan.