L'Odyssée
7.3
L'Odyssée

Film de Christopher Nolan (2026)

Toute adaptation est affaire de choix et de partis pris. Christopher Nolan n’a pas produit la version définitive de L’Odyssée ; ce n’est ni le premier ni le dernier à tenter de mettre en images ce récit millénaire dont les différents épisodes sont connus de tous, au cinéma, en animation, à la télévision, en bande-dessinée, au théâtre… Il faut l’aborder comme un point de vue spécifique, celui d’un réalisateur pleinement auteur de son cinéma, l’un des quelques faiseurs de l’industrie anglo-américaine capable de déployer une vision singulière avec des budgets aussi démesurés.


Nolan construit son récit selon son habitude, autour de lignes temporelles s’enchevêtrant les unes dans les autres. Le film débute à Ithaque, où Télémaque (Tom Holland, qui n’en finit plus de jouer l’adolescent) n’en peut plus de voir son château et sa mère assiégées par la horde des soupirants ; désespéré pour la moindre bribe d’information concernant son père, il se rend à Sparte pour s’enquérir auprès de Ménélas qui, lui, est rentré de Troie… En parallèle, Ulysse (Matt Damon, tout de barbe vêtu) est à la dérive sur l’île de Calypso, qui l’accueillit puis le retient, prisonnier volontaire, depuis plusieurs années, dans une torpeur amnésique salutaire. Parce que cette parenthèse ne peut se poursuivre éternellement, il se remémore son errance, par bribes, et le raconte à la déesse (Charlize Theron, échappée de ses publicités Dior, version filet de pêche).

Le premier tiers du film sert ainsi à poser les enjeux, entre souvenirs d’Ulysse, présentés comme un film de Terrence Malick sous amphétamines (force voix off), dans un montage cherchant à transcrire l’imprécision et l’onirisme de la mémoire, et la situation à Ithaque, présentée via des dialogues épuisants montés comme une vidéo YouTube. L’ensemble est déroutant, souvent pénible, éreintant pour le spectateur. Un second tiers permet de narrer conjointement les voyages du père, entre Circé et Scylla, et du fils à Sparte. Le dernier tiers est consacré à la reconquête du palais et au massacre des soupirants.

En se concentrant sur la question de la “Loi de Zeus” (interprétation simplifiée et modernisée de la xenia grecque), Nolan propose une lecture moderne du rôle d’Ulysse (et des Achéens en général) dans le récit de la guerre de Troie — rien de moins que les hérauts de la fin d’un monde, les pourfendeurs de leur propre civilisation, assassinée d’avoir oublié ses propres normes sociales et politiques. Discours ô combien contemporain… Les actions de ses personnages leur sont d’ailleurs données en propre : l’expression du divin est effacée, rendue ambiguë, réduite à des coups de tonnerre bien placés et la vision d’une Athéna (Zendaya, perpétuellement renfrognée) qui pourrait n’être que l’expression des remords et traumatismes d’Ulysse, présenté ici comme le vétéran brisé par une guerre inutile au service de l’intérêt pécuniaire de quelques puissants.

L’Odyssée est peut-être le film le plus consistent, le plus abouti de la carrière de Nolan. Il possède une réelle profondeur thématique, de vraies qualités d’écriture, quelques interprétations d’acteurs brillantes (Anne Hathaway, Samantha Morton en particulier) qui sauvent des dialogues trop souvent trop faibles (nous sommes le peuple de la mer !) et la persistance des tics, pour ne pas dire obsessions, du réalisateur : la piètre écriture et l’effacement permanent des personnages féminins ; l’incapacité de poser sa caméra et de laisser son image respirer (dans une production vantant les mérites de l’IMAX, qui plus est !) ; le refus constant de laisser un récit se dérouler sans l’emberlificoter le plus possible…


Reste un objet cinématographique assez remarquable, impressionnant d’ambition, qui rappelle le plaisir simple de partager un moment collectif et d’y penser ensemble. Un film qui se permet de nous offrir de vraies sensations tactiles, le rythme des embruns, l’horreur d’un monstre en costume dans la pénombre, la démonstration physique de la transformation des corps… Expérience sonore aussi, nappes de rythmes et de sons qui enveloppent, retiennent, accrochent. Une expérience marquante, imparfaite, enthousiasmante par sa richesse et sa générosité.

Penro
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il y a 2 heures

Penro

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