Quiconque a vécu une partie de sa scolarité au début des années 2000 peut se targuer d'avoir lu L'Odyssée, plus encore de l'avoir étudiée. Ce récit d'un homme dont on connait tous le nom, qui déjà privé de foyer, femme et enfant pendant 10 années d'une guerre interminable se retrouve condamné à en passer 10 autres à tenter désespérément de les retrouver. Une œuvre mêlant à la fois aventure épique, conte allégorique et réflexion philosophique.
En bref, tout ce qu'il faut pour sortir un peu de la morosité ambiante d'une époque comme la nôtre.
Et c'est bien là que le bât blesse.
Car, si l'on oublie un instant les polémiques futiles et insignifiantes qui ont précédé sa sortie, il faut bien se rendre à l'évidence : le film de Nolan en fait trop et ce, dès ses premières minutes. Un Travis Scott tonitruant essayant de narrer le récit que l'on s'apprête à voir adapté à grands coups de bâton sur une table grouillante d'intrus tous aussi bruyants, des scènes en intérieur avec une lumière aux contrastes des plus agressifs, des dialogues inutilement verbeux et épuisants... Certes, il y a bien les acteurs pour relever un peu le niveau (John Leguizamo et Anne Hathaway en tête), mais hélas pas suffisamment pour nous empêcher de piaffer d'impatience jusqu'à l'apparition de Matt Damon et au moment où Charlize Theron lui demande de se remémorer ses souvenirs.
Et c'est là que le vrai film commence.
On pardonnera la narration une fois de plus totalement flinguée (une habitude à ce stade chez Nolan) et les personnages s'exprimant dans un phrasé bien trop actuel ; le travail d'adaptation est, dans l'ensemble, honnête et fidèle au matériau d'origine. Certains segments trouvent même une relecture plaisante et percutante, comme celui de Circé (magistralement interprétée par une Samantha Morton plus dérangeante que jamais) et d'autres se révèlent bien plus réussis que ce que la bande-annonce ou les détracteurs les plus aguerris laisseront entendre : on pense notamment à l'attaque des Lestrygons, dont on se souviendra certes des armures aussi moches qu'anachroniques mais pourtant terrifiante tant par sa représentation du déséquilibre des forces en présence que par ses conséquences lourdes sur l'expédition d'Ulysse. De même, le passage aux Enfers où celui de Charybde et Scylla prouvent envers et contre tout que la mythologie grecque peut fonctionner avec le style réaliste et moderne de Nolan, ce qui n'est pas rien.
Côté direction artistique, il y a de quoi être un poil plus critique, en particulier en ce qui concerne les décors en extérieur qui peinent à faire oublier ceux somptueux et authentiques de Troie (2004) de Wolgang Petersen, et bien entendu les costumes, d'une pauvreté absolue à l'exception de l’armure d'Agamemnon, aussi mémorable qu'intimidante et, il faut le dire, remarquablement mise en scène à chacune de ses apparitions, en particulier lors de la prise de Troie — la meilleure du film — narrée par un Jon Bernthal faisant passer cette dernière pour un traumatisme de vétéran des guerres du Vietnam et de Corée. Pas étonnant que l'équipe marketing du film ait pratiquement tout misé dessus.
Traumatisme qu'on finira bien par comprendre que Nolan a voulu exprimer comme sous-texte de son film, mais où là encore il se plante en rejouant cette même scène cette fois-ci du point de vue du d'Ulysse, ce qui n'a nul intérêt si ce n'est apprendre au spectateur
que les traits insupportables de Zendaya n'étaient finalement pas ceux d'Athéna mais de l'une de ses prêtresses dont la décapitation hante le héros tant et si bien que la déesse lui apparaît désormais sous cette apparence. OK, super.
On n'en avait pas besoin, encore moins dans les dernières (et looonnngues) minutes du film. Le trait avait déjà été bien assez grossi comme ça, tant dans son propos que dans le personnage caricatural au possible qu'interprète Robert Pattinson (un acteur de sa trempe aurait mérité un traitement bien plus abouti) et ce récit aurait gagné à être narré au court d'un monologue prononcé par un Matt Damon habité, plutôt que dans des images que l'on a déjà vues et qui fonctionnaient mieux une heure et demi plus tôt.
C'est au final ce qui manque le plus à cette Odyssée version Nolan : du naturel. Il y a bien cette volonté de bien faire, ce soin "artisanal" apportés à la réalisation tout particulièrement lors des scènes en mer, et cette musique signée Ludwig Göransson qui accompagne à merveille les moments de tension ; mais tout cela aurait été bien meilleur pour peu que le film se veuille plus simple, plus old-school, moins forcé, moins tapageur et tape-à-l’œil et surtout, moins alambiqué dans un propos que l'on ne connaît déjà que trop bien et qui sera toujours d'actualité dans 2000 ans.
À voir quand même.