Ça y est : après une attente semblant presque aussi longue que le voyage du héros, « L'Odyssée » est enfin sur nos écrans, suscitant autant d'excitation que de crainte. D'un côté, le périple d'Ulysse adapté dans une version digne de ce nom 72 ans après celle de Mario Camerini, un récit semblant taillé pour le grand écran, Christopher Nolan aux manettes et un budget faramineux. De l'autre, la légitime peur d'en attendre trop et de ne pas être surpris par un scénario dont on connaît les événements principaux. Heureusement, c'est clairement le premier qui l'emporte. Découvert sur un écran ICE de grande qualité, j'ai pu apprécier l'incroyable travail réalisé sur l'image et le son, poussé à un degré d'excellence particulièrement élevé, offrant au spectateur une immersion comme il n'en a quasiment jamais eu.
Pour plus rentrer dans les détails, si l'on retrouve (logiquement) la plupart des étapes essentielles au voyage du héros grec, la façon dont elle est amenée à l'écran sont souvent impressionnantes, parfois un peu frustrante ou discutable dans leur traitement ou leur développement
(les sirènes restant invisibles, l'absence de représentation des Dieux, Athéna exceptée (pas forcément le point fort, d'ailleurs)),
mais toujours justifié par un sens artistique évident. On pense, notamment, à
la transformation par Circé des compagnons en cochons,
poussant le malaise très loin, toutes les scènes maritimes, pourtant dépouillées au possible (à l'image des décors en général, sentant le vécu, jamais trop neufs ou brillants), en mettant plein la vue ou encore l'affrontement final, transcendé par une musique de Ludwig Göransson presque tribale, après avoir été parfois dissonante, parfois oppressante.
Passons les quelques choix discutables de casting ayant enflammé les réseaux sociaux, ça n'a pas grand intérêt, si ce n'est que les prestations du trio Zendaya - Elliot Page - Lupita Nyong'o (surtout la première) ne marque pas les esprits (et un gros quart d'heure de présence à l'écran au total), l'ensemble du casting (ou presque) se révélant convaincant : Matt Damon, Anne Hathaway, Robert Pattinson, John Leguizamo et Charlize Theron sont ceux que l'on retient. À propos de cette dernière,
faire raconter l'histoire à Ulysse lorsqu'il est « prisonnier » de Calypso se révèle une belle idée,
entretenant le flou sur l'ordre et la durée des multiples dangers rencontrés. Intéressant, d'ailleurs, de voir à quel point le héros grec, constamment porté aux nues par Homère, est ici autrement plus bousculé par Nolan, prenant de mauvaises décisions, désavoués par ses hommes, loin d'être invincible physiquement : humain, tout simplement.
Le film, prend, d'ailleurs, une tournure assez intéressante en « réécrivant » l'épisode du cheval de Troie en véritable massacre, faute morale dont Ulysse est le premier responsable et qu'il doit expier, cet épisode précédant un autre massacre : celui des prétendants de Pénélope, comme si la spirale de la violence ne pouvait être refermée que par cette même violence pour prendre un nouveau départ et ainsi « traquer l'insaisissable soleil ». Concernant le générique de fin, on se serait passé de cette chanson beaucoup trop moderne, manifestement plus pensée pour être vendue individuellement que pour un quelconque apport artistique.
Un avis parmi bien d'autres sur l'événement cinéma de l'année tant « L'Odyssée » est voué à être un triomphe commercial sur lequel tout le monde voudra avoir son avis, entre enthousiasme débordant et quelques gardiens du temple qui le voueront aux gémonies : vous l'aurez compris, je suis infiniment plus proche du premier sentiment, confirmant la mainmise presque totale de Christopher Nolan sur le divertissement haut de gamme hollywoodien depuis de nombreuses années : qu'il en soit remercié.