Christopher Nolan est le roi incontesté d'Hollywood. Villeneuve, Gunn et Spielberg peuvent faire ce qu'ils peuvent, leurs nouveaux films ne provoquent jamais autant de hype que l'annonce de la sortie d'un chef d’œuvre annoncé de celui dont la position semble imprenable. Le succès monstre d'Oppenheimer, qui a fait oublier les réussites à peine moindre de Tenet et Dunkerque, et l'émergence sur la scène cinéphilique d'une génération de spectateurs qui a grandi avec ses films et ne jure plus que par lui en font le réalisateur le plus puissant du monde, le seul peut-être qui réussit à réunir des budgets aussi impressionnants tout en gardant une liberté artistique qui force le respect. Le modèle de production des blockbusters américains a bouffé ou marginalisé tant de cinéastes qu'une telle constance tient du miracle. Et pourtant, la qualité de son cinéma semble un peu affectée par son opulence financière. Je m'explique : si il y a un sens du spectaculaire indéniable chez Nolan, il ne constitue pas le cœur de son cinéma. En fait, Nolan est un auteur à l'ancienne, angoissé par des questions qui traversent l'humanité depuis des millénaires : il a peur du temps, de la séparation, il écrit des personnages qui mentent, hésitent, se perdent, regrettent et cherchent désespérément leur boussole morale. Si le cinéma de Nolan est aussi grand et aussi important, ce n'est pas pour ses grandes scènes de bataille et de courses poursuites : c'est parce qu'il parle de la peur et de la perdition. Nolan est paumé, et il nous le dit depuis 30 ans.
C'est pour ça que les structures temporelles de ses films sont aussi complexes, c'est pour ça que même dans ses films les plus impressionnants il subsiste une intimité désespérée qui est parfois bouleversante. Et c'est pour ça que l'Odyssée est un film nolanien par excellence. Parce que le film est justement complétement anti-spectaculaire : sa maestria visuelle est tout compte fait assez maitrisée, voire limitée. Son budget est éclatant, mais l'Odyssée est un film aride, empesé de bout en bout par sa mélancolie. Ses personnages, et surtout Ulysse, ne lâchent jamais un sourire. Ils sont si endurcis que les épreuves, la mort de leurs camarades, l'annonce de leur destin tragique ne font naître quasiment aucune once d'émotion sur leurs visages marqués. Le choix de Matt Damon est d'ailleurs assez brillant : il incarne un personnage qui est certes un héros et un roi, mais qui est traversé par une tristesse et une fragilité intimes qui rendent son histoire absolument convaincante.
Car l'Odyssée n'est pas l'histoire d'un héros : c'est l'histoire d'une victime de la guerre, dont les remords sont si forts qu'ils l'empêchent de rentrer chez lui et de reprendre une vie normale, comme dans un remake antique d'American Sniper. Tout le système formel de l'Odyssée, toutes les principales lignes de son scénario amènent à une dénonciation de la guerre. Ulysse a fait gagner la guerre de Troie, mais il n'a pas supporté les massacres qui se sont ensuivi. Il a dû sacrifier des hommes, et son refus du retour semble autant être dû à sa culpabilité qu'à sa colère envers ceux qui le suivent et qui se sont rendus coupables de sévices à Troie ou dans les premières escales qu'ils ont faites. Circé a raison au fond de les transformer en porcs, et il semblerait qu'Ulysse n'en pense pas moins.
Et ne comptons pas sur Télémaque pour nous donner de l'espoir : lui, préservé autant que possible par sa mère de la violence du monde, finit par tuer un homme, comme un symbole de la non-fin du cycle de violence que nous présente le film.
La description d'Ithaque nous montre une société en perdition, en train d'abandonner ses valeurs morales et qui ne les suit plus que par tradition et peur des dieux, dieux qui ne semblent plus si présents que ça, eux qui sont sensés protéger le peuple des hommes. La loi de Zeus est encore en vigueur mais lui ne se montre plus : on ne verra qu'Athéna, dont le regard triste semble bien impuissant à diriger le monde des humains, comme si elle était elle aussi dégoutée par la guerre de Troie. Les nombreuses références aux peuples de la mer ramènent à une vérité historique, l'effondrement de la civilisation mycénienne qui a inspiré aux anciens grecs le cadre historico-géographique de nombre de leur mythe, dont l'Odyssée. Ce n'est pas la cour pourrie et corrompue qui va remettre la cité au niveau. Ulysse va rentrer chez lui, certes, mais ce ne sera que pour retrouver un monde sur la fin, dont les dirigeants sont soit morts soit dans des postures assez délicates.
Si Nolan garde à peu près la linéarité de son récit, c'est parce qu'il n'a aucune raison de perdre le spectateur pour traduire sa non-compréhension du monde : l'errance d'Ulysse lui suffit largement, son parcours tragique faisant écho à celui d'Oppenheimer ou des protagonistes d'Insomnia et Le Prestige. Alors oui, l'Odyssée est un grand spectacle : mais c'est un grand spectacle à la brutalité agressive, à la matérialité perturbante, gagné par une mélancolie dont la profondeur est in fine renversante.