L'Odyssée
7.3
L'Odyssée

Film de Christopher Nolan (2026)

A la toute fin du film, Pénélope demande à Ulysse : « Pourquoi les histoires ne seront-elles que chantées ? »: L’Odyssée a d'abord vécu dans la bouche des aèdes avant d'être figée par l'écriture. On peut imaginer ce qui se perd dans ce passage de l'oral à l'écrit : la légende se fixe, se cristallise. Mais que perd-on en passant de l'écrit à l'écran ? Les images se substituent à celles que nous avions imaginées, et là où le poème laisse chacun lire entre les lignes, le film, qui ne peut pas tout montrer, choisit souvent une seule lecture. À force d'incarner toujours davantage une histoire, ne risque t'on pas de la simplifier à l'excès et d'en figer le sens ?

J’ai lu, comme beaucoup de petits Français chanceux et sérieux, L’Odyssée en cours de français au collège. L’histoire m’a marqué, ces épreuves qui s’enchaînent, le temps qui passe plus vite qu’on ne le croit. Inconsciemment, on comprend que c’est une métaphore de la vie : on nous impose une bataille qui n’est pas vraiment la notre, puis on doit relever des épreuves dans le seul but de « rentrer chez soi », on perd de vue ce « chez-soi », on s’égarer, on tombe amoureux et on se rend compte que c’est un amour illusoire (Calypso), on doit choisir entre le mal et le pire avec Charybde et Scylla, c’est-à-dire faire des sacrifices, ne pas pouvoir tout avoir ou sauver tout le monde, on s’attaque à plus fort que soi avec les Géants et on se rend compte qu’on est faible, vulnérable, qu’on n’est pas invincible, que parfois les « dieux » sont contre nous.

On comprend aussi que c’est la ruse, l’intelligence qui prime sur la force, que ce soit avec le cheval de Troie ou le Cyclope. Ce qui, pour une petite fille qui sait d’emblée qu’elle aura moins de force physique qu’un garçon, est une idée assez forte.

On comprend qu’on peut facilement devenir des animaux, perdre notre humanité : l’animalité est cachée quelque part en nous, et pourrait facilement reprendre le dessus si on la laisse faire.

Autre grande question soulevée (et je ne vais pas mentir, celle-là, je ne l'avais pas conceptualisée quand j'étais petite) : à quel moment faut-il cesser d'errer et revenir s'installer pour de bon ? Quand est-ce qu'on a suffisamment vécu, appris, vu du monde pour pouvoir raisonnablement se retirer dans le doux confort du foyer ?

J’ai donc l’impression que, même enfant, des images et interprétations qui m’étaient propres ont affleurées dans mon esprit et sont restées. C’est peut-être vieux jeu de ma part, mais j’ai l’impression que le film trahit un peu cet esprit-là en fixant des images et en figeant un sens. Même si les images sont belles, je crois que je préférerai toujours mon cheval de Troie au leur, mes moutons, mon Cyclope. Les Géants, je ne les imaginais pas comme ça, les armures me paraissent trop clinquantes, trop brillantes. Ah oui, et c'est dommage de ne pas avoir gardé la scène où Ulysse dit qu'il s'appelle « Personne » afin que lorsque les autres Cyclopes arrivent et que celui-ci leur crie que « Personne l'a attaqué », les autres le prennent au mot et repartent.

Les personnages sont parfois un peu plats (la médaille de la platitude et du personnage bâclée étant attribuée à Calypso) et trop caricaturaux : le pleutre Télémaque, le lâche et vil Antinoos, la fidèle et résiliante Pénélope, l’insolent et rusé Ulysse…  J’ai trouvé les dialogues vraiment mauvais, ils contribuent à ce qu’on ne s’attache pas aux personnages. À part ça, j’ai quand même aimé le film et surtout je ne me suis pas ennuyée.

Certains plans sont vraiment beaux. Lorsque le cheval est laissé à l’abandon sur la plage, avec les Troyens qui galopent sur leurs destriers blancs, plan vu depuis la mer, magnifique. Et à chaque fois que le navire accoste sur une île ou une côte, que ce soit la magnifique île des Géants avec ses hauts pins, les terres de Circé avec les animaux sauvages, un bout du monde qui fait penser à l’Écosse, l’île inhospitalière mais si belle des troupeaux de bétail sacrés du dieu Soleil, le petit paradis entre vents et marées de Calypso, le mont escarpé, si méditerranéen, où se trouve la grotte du Cyclope et où l’on rêverait de passer ses vacances (sans la créature) … Tout est très beau.

Je trouve aussi que le film est bien structuré. On garde l’ordre chronologique des différentes étapes du voyage mais la construction est quand même complexe et donne du rythme. On est comme Pénélope dans l’attente du retour d’Ulysse, on s'impatiente, on a hâte de sa vengeance sur les prétendants, ça crée de la tension dramatique.

Encore une remarque de boomer (je n’ose pas en rajouter une couche mais j’ai aussi trouvé la musique trop forte mais passons): Zendaya et Tom Holland m’ont un peu sortie du film. Zendaya n’apporte pas grand-chose et n’est pas crédible en Athéna. Tom Holland me fait un peu de peine dans son rôle de Télémaque, même si c’est aussi la manière dont le personnage est écrit. Leurs visages sont trop connus, trop identifiables et pas assez grimés pour être reçus comme les personnages qu’ils sont censés interpréter. Anne Hathaway, ok, Matt Damon aussi. J’ai adoré Samantha Morton, le personnage de Circé est le seul à m’avoir procuré une vrai émotion (une inquiétante étrangeté). Un peu de mal aussi avec Pattinson, bizarrement maquillé.

J'ai beaucoup aimé le fait qu'Ulysse pince la corde de son arc avant de tirer pour prévenir les animaux et offrir une chasse loyale plutôt qu'une simple exécution. Ce geste prend tout son sens à la fin : on comprend que, si Ulysse n'est pas rentré plus tôt, ce n'est pas seulement parce que les dieux l'ont puni, mais aussi parce qu'il s'est puni lui-même. Il jugeait qu'il ne méritait pas de retrouver son foyer après avoir mené une guerre déloyale. Il se sent déshonoré d'avoir pillé et massacré une ville pendant le sommeil de ses habitants, il a honte de ses actes, lui qui aime combattre de manière équitable. Lecture sympa du mythe mais qu’on amène de manière peu subtile, c’est Nolan quoi.

La scène où il tue les prétendants est beaucoup trop longue et ridicule. Avec Antinoos caché derrière un poteau qui hurle aux autres  de ramasser les armes qui tombent du ciel (des lances, des épées, encore des lances, des javelots…)
Le pire: Télémaque, dans la force de l’âge, qui n’a rien eu d’autre à faire que de s’entraîner en attendant le retour de son père, qui n’arrive même pas à mettre hors d’état de nuire un seul homme, pendant que son vieux père de soixante ans, qui vient de passer sept ans en farniente sur une île déserte, en tue cent à mains nues… c’est un peu grotesque.

Et on ne comprend pas du tout pourquoi Ulysse repart avec Pénélope aussitôt rentré chez lui, en laissant régner Télémaque, dont la mère a sous-entendu pendant tout le film qu'avec ses trois poils sous le menton, il n’était pas prêt à monter sur le trône. Et là, on le laisse se débrouiller tout seul, comme un grand. Bizarre aussi de voir Ulysse reprendre la mer tout sourire après avoir passé des années de galère… sur sa galère justement. 

NB: le film manque cruellement de scènes de sexe (non convenues, comme celles avec Péné) mais enfin Ulysse et Circée, Ulysse et Calypso ? Il y avait un boulevard pour montrer un Ulysse différent selon les femmes qu’il fréquente mais Nolan est un vrai puritain américain et nous prive de tout ça

Saw-Saw
7
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le 28 juil. 2026

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Saw-Saw

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