Cette inconsistance tient précisément à ce que le mythe semble avoir été dépouillé de ce qui le constitue : l'épopée et les dieux. Les personnages peinent à exister, outre Ulysse comme force surpuissante, au détriment de sa ruse... Matt Damon ressemble davantage à un soldat dépressif, finalement assez peu complexe. Quant à Zendaya, sa présence m'a provoqué un tel malaise que je ne pouvais m'empêcher de pouffer à chacune de ses apparitions.
Or ce qui fait de l'Odyssée ce qu'elle est, ce n'est pas seulement le voyage, mais le temps qui passe et qui altère. Le retour d'Ulysse est celui d'un homme usé, transformé par l'épreuve. Cette dimension est presque totalement absente de la représentation, aussi bien dans les corps que dans les esprits. Rien ne semble véritablement porter les marques de cette longue traversée. Cela tient sans doute à une esthétique certes époustouflante, mais si parfaitement maîtrisée qu'elle finit par anesthésier toute expérience de l'usure.
Je suis peu convaincu par la place des femmes, qui n'existent que comme horizon d'attente et par la représentation de Circé quoique son écriture et son actualisation sont intéressantes.
En revanche, la figure de l'anti-héros est convaincante, notamment dans la réflexion qu'elle ouvre sur la culpabilité et sur le rapport entre l'individu et le collectif face à l'effondrement. L'actualisation du mythe trouve là son véritable intérêt. Il ne restitue pas Homère (en déplaise aux teuteus de CNews et autres Musk fascistes), elle s'en sert pour penser (et essayer de panser) notre présent. Entre la repentance américaine et une fable sur le néolibéralisme, les interprétations demeurent ouvertes. Pour ma part, les références au western, omniprésentes, me font clairement pencher vers la seconde lecture.
Globalement, je reste déçu par rapport à mes attentes. Je suis pas un ultra connaisseur du cinéma de Nolan, mais il avait l'occasion de faire autre chose qu'un simple blockbuster américain et il aurait pu user d'une autre et totale liberté qu'il a l'habitude d'avoir. D'ailleurs, le montage est lourdingue et trop pédagogique. On sait que le public d'un blockbuster n'est donc pas uniquement les Européens qui baignent dans le mythe, mais il y a une lourdeur pédagogique à tout expliquer et à signifier plusieurs fois, ce qui ruine largement le show don't tell. J'ai soufflé fort à cet égard sur plusieurs raccords.
Il nous reste plus qu'à le voir en Imax 70 pour profiter au moins des prouesses du tournage et de l'esthétique.