Vouloir adapter l’Odyssée en IMAX est une gageure. On reconnaît là l’impétuosité d’un réalisateur qui aime généralement les défis et refuse la facilité. Pour s’en convaincre, on se rappellera surtout sa recherche sur le temps au gré de ses différents films et sa volonté de dépasser les représentations traditionnelles (sa relecture de Batman). Bref, après l’Ancien Testament, L’Odyssée est probablement le père de tous les récits.
La guerre de Troie a bien eu lieu et ce sont les Achéens menés par le roi Agamemnon qui ont fini par détruire la ville suite à la ruse d’un certain Ulysse, qui donne son nom à l’histoire qui nous intéresse. Après de longues années de guerre loin de chez lui, il est temps pour notre héros de rentrer à la maison. Le hic, c’est que de toute évidence, les dieux n’agissent pas en sa faveur alors que son épouse Pénélope résiste aux assauts de prétendants avides de pouvoir sur Ithaque, le royaume d’Ulysse. Heureux qui, comme Ulysse, a fait un long voyage.
On tente de dédramatiser l’objet. Certes, le budget est énorme. Certes, il y a plus de vedettes là-dedans que dans le port de Saint-Tropez. Certes, on est sur la quintessence du récit d’aventure. Certes, on parle du dernier film de Nolan, pour ainsi dire l’évènement de l’année. Première remarque, à priori, il n’était pas question d’adapter l’Iliade ici. Et pourtant, au gré des flash-back, on aura bien droit à la guerre de Troie. Tronquée, mais elle est là. Comment ? La difficulté pour Nolan était de raconter le voyage d’Ulysse tout en cassant la dynamique « par épisode » du récit. Ainsi, le risque était de voir se succéder les différentes étapes du périple, l’une après l’autre, comme une liste un peu fastidieuse. L’idée est donc venue de faire évoluer notre héros et pour ça, il faut du temps et du fond. Le temps sera matérialisé par les errements introspectifs sur l’île de Calypso qui, eux-mêmes, mènent au fond : le traumatisme dû aux exactions à Troie qui se dessinent par bribes à la faveur des flash-back. Si l’idée est bonne, le résultat est un peu lourd. Autre manifestation du temps qui passe, la gestion des prétendants à Ithaque nous permet de voir Télémaque adulte face à l’attente d’un père qu’il ne connaît pas. Nolan donne au récit un sens qui n’était probablement pas celui du poème, mais ce traitement rappelle que la mythologie grecque a ceci d'universel qu’elle sait s’accommoder à tous les contextes et se montrer polysémique. Le tout est de l’assumer, ce que Nolan fait fort bien.
Mais qu’en est-il du résultat ? Pas loin de trois heures, c’est long. Trop pour moi. Concrètement, je me suis un peu ennuyé et n’ai jamais réussi à me sentir concerné par les enjeux. J’aime la réflexion qui est faite sur le rapport de l’homme à la violence ou sur cet espoir, vain probablement, d’un monde de dialogue à venir, mais cette conclusion semble peu étayée au final, parasitée par la nécessité de l’action à intervalle régulier. En revanche, j’ai beaucoup aimé l’interprétation, en particulier Matt Damon assez méconnaissable et plus sombre qu’à l’accoutumée. J’ai aimé aussi voir Charlize Theron, naturelle, et la présence, rare, de Eliott Page. A la mise en scène, il y a des grandes réussites comme cet épisode avec Polyphème ou le cheval sur la plage ou encore la séquence des enfers. Il y a aussi des ratés comme ces scènes de combat brouillonnes à la mise au point hasardeuse. Je n’ai pas vu le film en IMAX, est-ce là la cause de cet inconfort visuel quand l’action part dans tous les sens ? Reste qu’on peine à comprendre ce qu’on voit à ces moments-là.
Donc ? Une fois le recul pris, c’est une remarquable histoire, mais personne n’en doutait. C’est un remarquable traitement qui offre une belle profondeur de réflexion autour de la violence, de ce qu’on transmet, de la responsabilité qu’on porte, qu’on croit porter, qu’on voudrait porter ou dont on voudrait se libérer. C’est aussi un défi technique tout à fait relevé. Hélas, l’ensemble est lourd dans son mécanisme et long dans son déroulement. Alors, y aller ? Oui, quand même.
>>> La scène qu’on retiendra ? Comme j’ai aimé ce Polyphène sorti tout droit d’un film de SF des sixties ! De toute beauté !