Une ruse pour damer le pion aux troyens. Une tactique, un moyen pour parvenir à ses fins : un cheval de bois, offert aux vainqueurs en symbole de paix, devient le faux pas. Ce virus dans la machine vient délivrer un certificat de décès à des troyens tout de blanc vêtus qui n'aspiraient qu'à la fin des combats. Ce faisant, ce cheval qui s'ébroue tue aussi, dans l'emballement, l'alliance entre les hommes et les dieux. La guerre a saccagé des vies, la voilà qui bafoue encore tout l'après-vie !
À Ulysse d'endosser la responsabilité du blasphème : c'était son idée ! Comme est sienne juste après l'idée de partir plus au Sud en quittant Troie ravagée, histoire de voir du pays. Il est roi d'Ithaque, ses soldats lui obéissent : c'est à lui d'endosser la responsabilité du détour. Tout ça pour guérir de ses traumas de la guerre en plus, c'est le comble !
Mais c'est aussi un commandant magnanime qui écoute beaucoup ses hommes, claironne peu. Agamemnon l'a entraîné dans cette guerre contre son gré pendant dix ans. Il est guidé par Athéna qu'il a en vision, pris en grippe par Poséidon, sauvé par Zeus... Alors de quoi Ulysse est-il pénalement responsable ?
Peut-être que son libre arbitre, cheminant dans les interstices des différents déterminismes ayant façonné son destin à sa place, a tout de même trahi un certain esprit humain. À ce sujet le cinéma et les séries, comme les propagandes de guerre, ont toujours le même caneva. Les trames narratives traitent les conflits de cette façon : le héros, d'abord faible dans son quotidien, franchi un seuil. Au-delà, les obstacles mettent le héros à l'épreuve. Les problèmes s'intensifiant, la personnalité profonde du héros se révèle en réaction. La faiblesse du héros est alors surmontée puis traduite en compétence contre les ennemis jusqu'à la victoire finale face à l'antagoniste. Alors, le héros peut rentrer tranquillement chez lui. Voilà grossièrement la narration dans l'industrie cinématographique, voilà aussi l'histoire que se font les grecs d'eux-mêmes jusqu'à leurs retours de Troie.
Quant à Ulysse, où s'est-il révélé ? Nulle part ! Quelle aura été sa transformation, à lui ? Il n'y en aura eu aucune ! Sa psyché est hermétique, il n'a pas d'être profond : dans un monde de héros claironnant de hautes valeurs, Ulysse est un discret tacticien qui tente de faire au mieux pour lui-même et pour les siens, avec son bon sens (ok il tire bien à l'arc, mais du coup il prévient ses proies avec tout en s'accordant à la BO pour rester humble). Il n'a rien d'un demi-dieu et aucune prétention, sinon rentrer et se "venger" en enfermant puis en tuant des rivaux déjà dépravés et désarmés.
L'Odyssée, comme Memento, The Dark Knight, Dunkerque ou Oppenheimer, ne montrent pas de héros qui se révèlent, du moins de façon positive. Il n'y a aucune gloire associée aux violences que le héros exerce ou subit : la violence reste toujours LE drame à la source des thrillers de Christopher Nolan. La violence, c'est une attaque perpétuelle à l'encontre de l'esprit humain. Voilà où se situe le travail de Christopher Nolan, voilà où navigue son Ulysse : empêcher la violence. Et quant il massacre les prétendants, c'est pour guérir Ithaque en l'amputant de sa partie déjà trop gangrénée par l'autoritarisme.
Ce roi d'Ithaque aux milles ruses, perçu naguère comme fin et intelligent, est responsable moralement du meurtre de civils à Troie. C'est-à-dire qu'il en est responsable non pas devant son roi infanticide, pire monstre du film, mais devant ses dieux. La figure morale de l'intellectuel chute ici, comme dans Oppenheimer, Interstellar ou Inception. Pour autant, quelque chose change dans le message de Nolan dans ce dernier film.
Le merveilleux a émergé ici sans les apparats de la science-fiction. On est descendu du débat d'experts pour voir des monstres et des sorcières : les visions d'angoisse n'ont plus les apparences du progrès, elles redeviennent authentiques. Et avec cette authenticité, un sauvetage -d'aucun dirait un happy end- arrive par le soucis du sort privé de Télémaque, son fils et de Pénélope, sa femme. Les intrigues sentimentales ne sont plus cloisonnées à des cercles d'experts célibattants en missions spéciales : elles se jouent au cœur de la maison familiale et seigneuriale d'Ithaque, au milieu de la foule des prétendants. Les intriguent sentimentales ont des retombées directes sur le peuple de l'île et les seigneurs voisins. C'est en quoi cette vengeance finale sert quelque chose d'absent ailleurs dans la filmographie de Nolan : déchu, l'anti-héros soigne ici sa sortie. Il sauve le peu qu'il lui reste après le décès de ses soldats et ses vingt années d'absence, et part en exil comme en seconde lune de miel avec sa femme pour leurs noces d'argent. Quel protagoniste chez Nolan finit aussi bien ?
PS : Je lis à droite, à gauche "le respect de l'œuvre d'Homère, le respect de l'œuvre d'Homère..." qu'est-ce qu'on s'en fou ?