Il y a deux façons d'aborder le film. La première consiste à oublier ou n'avoir jamais entendu parler d'Homère et de Virgile ; la seconde d'être imprégné d'images et de culture grecque, donc avoir un horizon d'attente minimal. Je fais malheureusement partie de ces derniers.
L'Odyssée est un très bon film... de vikings. Quid de la lumière et des couleurs de la Méditerranée qui irradient les ouvrages ? Tout est sombre, à commencer par le temple enterré (on se demande pourquoi) et sans aucune peinture alors même que les lieux de culte grecs étaient dominants et plus flashy qu'un mcdo (hommage aux dieux oblige). C'est les ombres des morts qui, elles, se trouvaient inoffensivement sous terre et n'en sortaient pas comme dans le film où ce sont des champignons poussés lors d'une floraison de walking dead tournée en Islande auxquels on assiste.
Et Calypso ? Qu'une nymphe rende un homme adultérin-amnésique sept ans durant, voici une belle promesse d'exo-érotisme. Rien à redire du choix de Charlize Theron, mais pourquoi diable lui faire manger en compagnie d'Ulysse trois coquillages, deux praires, dans un semblant de paillotte tout en s'emm... comme deux rats morts néo-écolos ?
Les combats ? Rien d'homérique dans ces corps-à-corps de barbus qui vocifèrent avant de retourner à leur drakkar (pardon, trière...). L'Iliade et l'Odyssée, c'est le combat hoplitique solidaire où l'on se protège mutuellement et l'on s'affronte bloc contre bloc. Que l'un des deux cède et c'est la débandade, le massacre assuré (paradoxe : les affrontements dans la série Vikings sont eux beaucoup plus réalistes car ils savent ce qu'ils doivent aux Grecs et aux Romains).
Idem pour le combat final durant lequel Ulysse lutte cent et eau (un contre sang tout de même...) avant de se retrouver transpercé comme un porc-épic mais victorieux car assisté du fiston Thélémaque. Je n'irais pas jusqu'au mot de trahison mais cette scène qui clôture quand même vingt ans d'absence est dans le texte une épiphanie, c'est-à-dire une double révélation : celle du héros qui retrouve dans toute sa splendeur son statut de roi (et sa femme...) et celle du héros qui a l'appui des dieux (je crois me souvenir qu'Homère décrit la présence d'Athéna durant le pugilat).
Les dieux justement. Décoratifs... Une petite apparition par-ci, par-là, trois petits tours et puis s'en vont.
Et j'en viens au coeur du problème.
Tout le film est construit sur la notion de culpabilité d'Ulysse, celle d'avoir trahi ses compagnons morts tout à la fois du fait de sa connaissance de l'avenir et de ses ruses (un peu moins du remord d'avoir quitté le berceau familial). Or, Nolan a substitué là un concept romantique qui n'existe pas dans la Grèce classique. Pour les auteurs antiques, les hommes sont les jouets des dieux qui se chamaillent à travers eux et toute la question est de savoir quelle est ma marge de liberté par rapport à un destin tracé plus haut et plus ou moins aléatoire selon les humeurs olympiennes. D'ailleurs, une scène fondamentale de l'Odyssée est absente : Ulysse s'échappant de l'antre de Polyphème parce qu'il est personne (tout est dit).
Néanmoins, il faut accepter que toute transcription des textes homériques, de quelque nature qu'elle soit, s'apparente à une infidélité du fait même que l'on peut être soi-même imprégné de son propre imaginaire. Il n'empêche que le droit de création est souverain et le film en dit au final peut-être plus sur Nolan que sur Ulysse.
Je respecte son choix d'un tournage en décors réels (en fermant les yeux sur la médina marocaine comme cité grecque ou les côtes irlandaises pour les rivages de Crête). J'aime tout autant l'absence de paysages numériques que de scènes filmées sur fond vert. Ce côté réaliste, à l'"économie", je l'interprète comme une forme de pudeur-retenue loin de tout sensationnalisme, tambours et trompettes (non, vous n'entendrez pas le chant des sirènes...).
L'Odyssée est un film long, sans longueur mais avec langueur.
J'y ai pris du plaisir, mais pas en Grèce...