Un immense plaisir que de découvrir un nouveau film de Nolan sur grand écran, format IMAX, où chaque scène, chaque séquence se veut plus grande, plus époustouflante que la précédente. On navigue dans un univers vaste et sans limite dans lequel on retrouve les thématiques des films précédents ; le récit non linéaire, les messages et passages générationnels, l'exil des idylles, l'oubli et le défi, l'obsession et la manipulation, le totem lié à la réalité, le fantôme du passé et d'une identité fragmentée, et le périple d'un retour impossible, du rêve inaccessible, entre secret et regret, de cette mélancolie qui se dépeint dans ce qui a été oublié, ce que l'on tente de retrouver, c'est une quête à la recherche du temps perdu.
Spectaculaire et crépusculaire, ce voyage de retour, où la guerre et l'accomplissement ont déjà été réalisés, nous montre ce qui se passe après la gloire et la victoire, un effet miroir entre l'ascension et la perdition, la terre et la mer, comme deux trains avançant en parallèle dans deux directions opposées. C'est l'homme dans toute sa complexité, l'époux, le père et le roi qui se confrontent à ce héros de la légende que les chants et les écrits ont façonné.
À l'image monumentale d'Hiroshima, et du colossal cheval, la cité de Troie représente le microcosme du monde, que l'on porte tous en nous. L'Odyssée, du nom de son héros, est l'aventure d'une fissure et d'une tissure, cette longue introspection vers la compréhension de soi-même, une sorte d'Inception où chaque personnage est la projection des aspects positifs et négatifs de l'individu, entre les monstruosités, les divinités, amants et prétendants, loyauté et foyer, la mythologie comme expression des mécanismes physiques et psychiques, comme sublimation du vivant, autant comme histoire individuelle que mémoire universelle.
D'un autre côté, bien que tout soit dans la grandeur et l'ampleur, c'est probablement le film de Nolan le plus lisible et prévisible tant tout est accessible et compréhensible.
On reconnait l'architecture de son cinéma, qui est agencée, mixée différemment, mais qui semble assez fonctionnelle, comme si cette structure avait été placée juste pour conserver la même signature habituelle, et dont les thématiques sont vues et revues, tout est réaliste et simpliste, pas de divin que de l'humain, et l'imagination transformée en explication. Le plus frappant, c'est à quel point tout a été calqué, plaqué dans la parfaite lignée du cahier des charges moderne et actuel, que l'on ressasse inlassablement dans quasiment tous les films et les séries de ces dernières années. Tous les hommes sont des êtres barbares, cruels, esclaves de leurs instincts primaires, et les femmes ne sont que victimes et innocentes, privées de leur légitimité, et ce n'est qu'en écoutant leur voix que l'avenir pourra trouver une meilleure voie.
Dans la même veine que des films comme The Last Duel, The Northman ou encore le très récent The Death of Robin Hood, qui ont tendance à démystifier et à désacraliser les notions d'héroïsme, mais surtout à déconstruire les figures masculines, montrant comment les contes et légendes ont embelli, travesti les histoires à travers le temps. Ainsi, derrière cette victorieuse et glorieuse épopée de lumière, se trouve la triste et amère vérité d'un naufragé solitaire, un homme à la dérive d'un monde qui bâtit ces héros sur l'horreur et le malheur. Il n'est plus question de rentrer pour gouverner, mais simplement de renoncer à prolonger cet héritage frauduleux.
C'est avant tout un film socio-politique sur la guerre et le pouvoir, qui interroge le sens et les conséquences des errances de l'humanité, montrant davantage les dommages collatéraux, de ceux qui doivent apprendre à survivre, à se reconstruire, confrontés au trauma et au trépas du quotidien. C'est ainsi que le film n'est ni joyeux ni merveilleux, que l'épopée n'est ni épique ni poétique, sans héroïsme et sans lyrisme, pour justement ne pas glorifier la violence et la défiance, les péchés et la toxicité des hommes, et insiste, incite plutôt à la réflexion, à la réparation, et à la rédemption.
Ça va dans le sens de la société moderne, où il n'est plus question d'admirer des représentations ou des incarnations, ces concepts d'individu hors de portée pour nous élever, nous faire rêver, mais de rendre une part de la justice qui fait défaut à la société, en exposant comme exemple des êtres qui reconnaissent leur fragilité, leur vulnérabilité, et surtout leur responsabilité. L'identification des masses ne se trouve plus dans les héros, mais dans l'écho du commun de chacun.
C'est même peut-être l'une des raisons du succès du film, que pour une fois, le public ne se sent pas contrarié ou blessé par l'homme aux milles ruses, à qui l'on a souvent reproché de se croire plus intelligent et malin que le public en embrouillant son récit, et que cette fois-ci, il se sera plié aux mêmes règles que son héros, mettant son ego de coté en ne cherchant pas les louanges dans le mythe engendré par sa carrière, et montrant plutôt que lui aussi est concerné par les préoccupations du commun des mortels, effectuant, ou anticipant son propre voyage de retour, la déclinaison après l'élévation.
Intéressé pour voguer de film en série en quête d'héroïsme, de réalisme, d'interroger et de conter nos versions, nos visions autour d'un podcast de légende ? N'hésitez pas !